Entre jeepney bricolée et fusées de la NASA, Perfumed Nightmare suit le réveil politique d’un Philippin fasciné par les États-Unis avant de découvrir, en Europe, le vrai visage de l’impérialisme. Inscrit dans le mouvement décolonial du Troisième cinéma, ce premier film de Kidlat Tahimik, sorti en 1977, détourne l’imaginaire hollywoodien pour démonter le mythe du progrès technologique et exposer la manière dont l’Occident façonne rêves, paysages et corps philippins. Un film disponible sur MUBI.
Kidlat, un jeune conducteur de jeepney philippin, rêve de visiter l’Amérique et le cap Canaveral. Son rêve semble à portée de main lorsqu’un Américain lui propose un emploi et la possibilité de voyager en France, avec l’espoir de se rendre finalement en Amérique. En Europe, il se confronte aux dures réalités de la société capitaliste moderne.
« Les Philippines ont passé 400 ans au couvent et 50 ans à Hollywood. » Cette célèbre phrase de la journaliste Carmen Guerrero Nakpil contextualise parfaitement Perfumed Nightmare, le premier film de Kidlat Tahimik. Mélange d’autobiographie, de documentaire et de fable politique, il s’inscrit dans le vaste mouvement du Troisième cinéma, ou cinéma de décolonisation, théorisé par les réalisateurs argentins Fernando Solanas et Octavio Getino. Une manière de mettre en perspective l’histoire des Philippines, de réfléchir sur le mythe du progrès technologique et de critiquer l’impérialisme étasunien, avec humour, absurde et dérision.
Qui dit Troisième cinéma, dit mode de production économe. C’est avec un budget de 10 000$, de la pellicule périmée et un coup de pouce de Werner Herzog (qui a acheté la jeepney du film) que Kidlat Tahimik peut tourner et monter son film. Perfumed Nightmare est présenté en avant-première au Festival de Berlin en 1977, où il remporte le prix FIPRESCI, avant d’être distribué aux États-Unis par le studio American Zoetrope de Francis Ford Coppola.
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The bridge is over, the bridge is over, biddy-bye-bye
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Dans les années 1970, les Philippines sont un pays indépendant mais infusé par 400 ans de colonialisme espagnol (le couvent) et culturellement dominé par les États-Unis (Hollywood et son imaginaire). Dans ce contexte, Kidlat Tahimik se met en scène dans le rôle d’un conducteur de jeepney (transport collectif) fasciné par les États-Unis : il écoute quotidiennement la radio Voices of America et ne rêve que de Miss America et conquête spatiale. Son idole : Wernher von Braun, immigré allemand et responsable du développement de Saturn V, le lanceur qui permet la mission Apollo 11 et l’exploration de la Lune. « L’homme qui a construit le pont vers la Lune », comme le dit Tahimik. Perfumed Nightmare est d’ailleurs une histoire de ponts.
La séquence introductive synthétise tout le film. Kidlat Tahimik y raconte l’histoire du pont qui relie son village à Manille. Un pont en bambou construit par son grand-père au début du siècle, puis reconstruit en pierre par les Américains après 1945 et la fin de la brève période d’occupation japonaise. Ce « pont de la vie » est successivement montré comme un pont vital pour le commerce (et la recherche du profit), pour le divertissement (on y voit le passage d’une Miss Univers) et pour le pouvoir politique (illustré par une patrouille policière aux ordres du dictateur Marcos). On a ici tous les ingrédients de la société philippine de l’époque et de son contrôle des populations : une rasade d’autoritarisme quasi-militaire, deux doses de capitalisme marchand et une larme de divertissement. Sans oublier bien sûr la soumission aux aspects matériels et folkloriques du catholicisme hérité de la Couronne d’Espagne (notamment les processions pascales où des Philippins « rejouent » la Passion du Christ en s’autoflagellant, les chaînes aux pieds). Dans cet univers physique et mental, on retrouve Kidlat Tahimik, infantilisé, qui traîne sur le pont un camion pour enfants. L’infantilisation est l’une des manifestations des sociétés colonisées : l’autochtone y est considéré comme un citoyen de seconde zone, inférieur au puissant colon, tellement puissant qu’il réussit même à envoyer des hommes sur la Lune.
Kidlat Tahimik est cet enfant qui rêve de devenir adulte en émigrant aux États-Unis, pays (croit-il) de tous les possibles (le mythe from rags to riches de Horatio Alger fonctionne à plein tube). Ce passage vers l’âge adulte se traduit par la fascination pour la conquête spatiale : « Je ne rêve plus de Disneyland, je rêve de Cap Canaveral. » Son univers mental est entièrement américain, alimenté par la radio Voices of America, sa messe quotidienne. La photo de Miss Amérique en maillot de bain côtoie l’icône d’une Vierge à l’enfant. Les bandes dessinées (komiks) sont inspirées des super-héros de DC Comics. Le chewing-gum est son hostie. Même le paysage philippin est américanisé : comme ce panneau publicitaire géant « Pays de Marlboro » à l’entrée du village, et, surtout, la jeepney que conduit Kidlat.

Les jeepneys sont un symbole très visible de la culture philippine, avec leurs couleurs, inscriptions religieuses et décorations artisanales. C’est un héritage colonial : à l’origine, les jeepneys viennent des jeeps militaires américaines laissées après la Seconde Guerre mondiale, récupérées puis transformées en transport collectif pour les classes sociales les plus défavorisées. Les jeepneys sont bricolées, adaptées et sans cesse réparées : elles matérialisent une modernité de la débrouille, opposée au progrès technologique sophistiqué vendu par l’Occident. Un art du bricolage et de la récupération typique des pays du Tiers monde. Le recyclage des rebuts de l’Occident symbolise ce « faux progrès », bien éloigné de la construction de fusée ou de gratte-ciel. C’est à la fois un signe de débrouille, d’ingéniosité et de réappropriation culturelle, mais aussi un signe de déclassement.
Au final, c’est l’ensemble de la culture philippine qui est comprise et interprétée par le prisme du pouvoir doux étasunien, comme dans cette scène où un ami de Kildat lui explique l’importance du buffle blanc : « Le buffle blanc est magnifique, mais au fond, il est froid et agressif. Un jour, Kidlat, tu comprendras que la beauté du buffle blanc est comme la douceur du chewing-gum que les soldats américains vous ont donné. »
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Liberté, égalité, fraternité, supermarché
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C’est dans la seconde partie du film, en France et en Allemagne, que notre héros perd son admiration naïve pour la modernité occidentale. Le rêve de progrès, de richesse et d’émancipation fait place au cauchemar du néocolonialisme et de l’Empire américain : même en France, le quotidien est chamboulé par la globalisation et un progrès uniforme : le règne de l’argent, du profit et de l’exploitation, au mépris des cultures et identités locales. Le Paris des marchés de quatre saisons meurt face à la construction massive de supermarchés aseptisés, vendant des produits standardisés. Liberté, égalité, fraternité, supermarché. Au « cauchemar climatisé » décrit par Henry Miller lors de son périple aux États-Unis en 1941 répond ce « cauchemar parfumé » où l’odeur et le goût sucré du chewing-gum cache l’odeur du pétrole, du sang et des larmes.
L’ami américain de Kildat lui explique avec cynisme le principe de ce colonialisme économique et culturel : « D’abord je vends du chewing-gum, puis des jeans et enfin des avions de guerre. C’est ça le progrès. »
Perfumed Nightmare est donc l’acte de naissance de Kidlat Tahimik, son passeport pour la vie : « Pendant presque un tiers de siècle j’ai dormi dans le cocon des rêves américains. Après cette anesthésie qui a donc duré 33 saisons à typhons je me suis soudain réveillé. J’ai fait un film pour comprendre le sens de mes cauchemars parfumés. En 1977, je suis né à nouveau dans la peau d’un metteur en scène philippin. » Il continuera d’ailleurs sa carrière avec cette même vigueur pour dénoncer le néo-colonialisme, notamment avec Turumba (1983) et Why is yellow at the middle of the rainbow? (1994).
Perfumed Nightmare de Kidlat Tahimik. Philippines. 1977. Disponible sur MUBI.




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