Festival du Film Mousson 2026 – Entretien avec Tan Siyou

Posté le 7 mars 2026 par

Dans le cadre du Festival du Film Mousson, la réalisatrice Tan Siyou était présente pour présenter son premier long-métrage, le très réussi Amoeba, récit des aventures de quatre jeunes filles qui décident de former un « gang » pour se sentir libres, dans une école très stricte de Singapour, alors qu’elles doivent se préparer aux concours d’entrée au lycée, sous le regard du Merlion, étrange symbole de la cité.

Dans la première séquence du film, dans le noir, vu à travers la vision nocturne du caméscope, et qu’on retrouve une deuxième fois plus tard dans le film, peu de choses arrivent, mais il y a une véritable tension, on comprend qu’il se passe quelque chose entre les deux filles et que quelque chose se joue au niveau du désir. Comment avez-vous travaillé à faire ressentir quelque chose en montrant si peu?

Merci de la question, je suis heureuse que vous ayez ressenti quelque chose. Quand j’ai écrit le script, c’était vraiment important pour moi de commencer avec un fantôme. La première scène était une scène de fantôme, mais au moment du tournage, ça n’a pas été le cas. Il s’agit en réalité d’une autre scène que nous avons tourné de la même manière, que nous avons utilisé à la place. Il y a eu beaucoup de débats sur l’ouverture du film, beaucoup de gens trouvaient qu’il y avait un risque que le public s’attende à un film d’horreur. Mais pour moi, c’était une question de mystère et de désir. Et la première chose qu’on entend dans le film est « Je ne vois rien du tout » : le sujet est les sentiments et ce qui ne peut pas être simplement vu. Je pense que le film, de mon point de vue, parle un peu de cela. J’ai grandi à Singapour, et il y avait une telle pression, de telles attentes, toutes ces choses qu’on ne peut pas voir. On ressent simplement profondément toutes ces pressions et toutes les autocensures. C’est pourquoi je voulais commencer avec ce fantôme et cette sensation de mystère et de désir non dit. Même si, pour être honnête, la majorité  des gens m’ont conseillé de ne pas le faire, pour ne pas avoir l’air de faire un film d’horreur. Beaucoup de gens disent que quand on voit cette ouverture, on pense aux films d’horreur d’Asie du sud-est. Mais au fond, est-ce que c’est un problème ? En toute franchise, grandir dans un pays autoritaire, c’est en soi de l’horreur.

En fait, quand on l’a mise en scène, c’est l’actrice qui a filmé la scène. Il n’y avait pas de directeur de la photographie à cause des miroirs et de tous les obstacles ; je voulais leur donner le plus de latitude possible dans la salle. Alors on l’a véritablement travaillé de façon normale. Puis j’ai dit : ok, maintenant vous tournez la scène, nous allons vous laisser seules. Et je crois que ça a créé quelque chose… Il y avait une alchimie très forte entre Choo et Vanessa, si forte, une affinité instantanée… Et je me suis dit que j’allais donner la caméra à Vanessa, je lui ai juste dit : promène-toi, filme là, focalise-toi sur son corps et cherche le fantôme. Nous étions dehors, sans savoir ce qui se passait. Et voilà ce que nous avons obtenu. Quand j’ai vu les images, je me suis dit qu’il s’y passait quelque chose.

Puisque vous évoquez l’alchimie entre ces actrices, je voudrais vous demander comment vous les avez trouvées. Elles sont toutes assez impressionnantes avec une silhouette distincte jusque dans leur démarche, leur façon de se tenir.

Quand mon producteur a donné le feu vert pour lancer la production, j’ai tout de suite réalisé que les acteurs, cette bande de fille, seraient vraiment la clef du film, et qu’elles allaient devoir faire ressentir l’amitié d’un vrai groupe d’amies. Alors on a très vite commencé le casting, 8 ou 9 mois avant les dates prévues pour le tournage. Au départ nous avons eu cette idée folle de sortir dans la rue et de trouver des ados, de les aborder en disant juste : « bonjour, vous voulez jouer dans un film ? » Mais ça n’a pas marché parce que maintenant les ados sont en ligne je pense, pas dans les rues. Et puis, à Singapour, entre 16 et 20 ans, tout le monde ne pense qu’à intégrer une université. Il y a beaucoup d’examens et vos parents ne vous laisseraient pas tourner dans un film. Alors nous avons commencé à chercher des actrices de 20 ans ou plus. Nous en avons trouvé deux au théâtre, Choo et Gina, qui n’avaient jamais tourné un film auparavant. Vanessa et Sophia avaient déjà tourné dans des courts-métrages. On les a réunies et on a fait des tests pour voir comment elles fonctionnaient ensemble. J’ai passé beaucoup de temps avec elles, en groupe mais aussi une par une. Il m’arrivait aussi de cuisiner pour elles et de les inviter à manger, nous allions marcher ensemble, je voulais qu’elles apprennent à se connaître vraiment. Mais nous avons aussi travaillé différemment en solo. Par exemple, Gina ne voulait pas vraiment faire du personnage un miroir d’elle-même, alors que Vanessa utilise beaucoup d’éléments de sa personnalité. Je pense que c’était important de travailler sur la physique de chaque personnage. J’ai donc beaucoup parlé avec chacune, appris à les comprendre, essayé de les mettre en confiance… Pour savoir ce que je pouvais demander à chacune et  comment travailler de façon différente en prenant en compte leur individualité.

Pour rester sur la question des personnages, trois d’entre elles utilisent un nom européen mais la dernière utilise un nom chinois. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ? Est-ce un facteur social ?

Oui, il s’agit véritablement d’un choix, parce que moi-même je n’ai qu’un nom chinois. Et à Singapour c’est un peu étonnant, parce que les gens ont du mal à le prononcer. On me dit que je fais ma difficile parce que beaucoup de gens qui ont un prénom chinois prennent un nom anglais, parce que tout devient plus simple quand vous utilisez un nom anglais. Et, pour moi, c’est important d’avoir ce personnage qui vient d’une famille sinophone. À Singapour, parce que c’est une ancienne colonie britannique, les anglophones sont associés à une élévation sociale et ceux qui sont sinophones en famille sont regardés de haut. C’est le niveau d’anglais qui sert à déterminer la classe sociale. Pour moi, ça définit le type de famille de Choo et le type de famille de Sophia. C’est pour ça que je tenais à ce que Choo porte un nom chinois. Peut-être que c’est un peu personnel, une conséquence de mon expérience et du sentiment d’infériorité.

À la fin du film, il y a la scène de l’examen sur le Merlion, et finalement c’est elle la plus éloquente. Chacune a un moment vraiment différent, entre celle qui essaie de faire rire, celle qui incarne la perfection scolaire et celle qui essaie de singer cette perfection. Mais c’est celle qui a le nom chinois qui dit ce qu’il y a de plus profond, même si elle est celle que les autres parents voient comme une mauvaise influence. Est-ce que c’est un geste politique ? Ou inspiré par votre expérience ?

Il y a de ça. J’ai fait du documentaire avant de passer à la fiction. Alors j’ai écrit leurs répliques mais au moment du tournage j’ai voulu retrouver une dimension documentaire. Je leur ai dit de d’abord utiliser leur texte puis de faire quelque chose d’autre dans le même esprit. Je voulais qu’elles essayent plusieurs choses pour qu’on ait plus de choix. Je crois que Choo et moi on se comprenait vraiment profondément, dans notre colère contre la société, contre Singapour et tout ce qui l’accompagne. Nous étions vraiment connectées sur ce point. Nous discutions du bouddhisme et de la société, de faire ce que l’on peu, de ce qui nous tient vraiment à cœur, au fond… Je me souviens qu’elle maîtrisait son texte mais qu’elle m’a demandé si elle pouvait dire tout ce qu’elle voulait. Je lui ai répondu que, bien entendu, elle était libre de le faire. Et elle est allée au delà de ce que j’imaginais, avec beaucoup d’émotions. Comme je l’ai dit dans le débat après la séance, je pense que beaucoup de femmes, filles, jeunes femmes mais aussi adultes, comme ma mère, sont aux prises avec une société très patriarcale, personne ne les écoute. Et quand j’ai fait le casting avec les monologues enregistrés, j’avais l’impression que toutes ces jeunes femmes me parlaient à moi, qu’elles voulaient vraiment dire quelque chose sans jamais pouvoir se faire entendre. Cette scène reflète un peu mes observations à ce sujet. Je voulais qu’elle exprime quelque chose, vrai ou non. Dans le cas de Vanessa, elle se cache dans la norme, elle dit quelque chose d’artificiel, mais, dans celui de Choo, je voulais qu’elle dise quelque chose de profondément sincère. En un sens, c’est la fin de la bande. Je ne voulais pas le montrer autrement : je montre seulement l’examen, elles choisissent leur propre destin. Quand j’ai commencé l’écriture, je n’imaginais pas que le film serait aussi politique. Je me disais juste : « oh, quatre filles forment un gang ». Mais plus j’écrivais, plus je prenais conscience de ce que je faisais. Mes amies et moi avons été dans des écoles différentes, nous sommes allées chacune dans une direction propre. C’est alors que j’ai compris que derrière ces choix il y avait beaucoup de prédéterminations… Les parents les contrôlent, le système les contrôle. Et finalement ce ne sont pas totalement nos propres choix, alors qu’on se persuade que si. Je pense qu’à Singapour, votre vie est déterminée par de nombreux facteurs. C’est ce qui m’a permis de me rendre compte que cette histoire était profondément politique.

Est-ce pour cela que vous insistez sur le miroir entre les quatre vertus scolaires et les quatre vertus du gang, dans une école nommée Confucius?

Oui, c’est à cause des écrits de Confucius. Quand j’ai travaillé sur sa pensée, je me suis rendue compte que Confucius, si on y réfléchit, c’est pourri. Il a une énorme influence, je pense que tout les sociétés de l’Est de l’Asie se focalisent sur les valeurs de Confucius. Je ne l’avais jamais remis en question, personne ne le remet jamais en question. Mais quand on regarde réellement ce qu’il dit, c’est terriblement problématique. Il dit que les femmes ne devraient pas aller à l’école, que leur place est de rester à la maison faire des enfants, s’occuper de l’économie domestique. Si votre femme ne vous écoute pas, battez-la. Une femme est supposée obéir à son père, à son mari et même à ses fils. C’est pourri d’être une femme dans ce système, c’est pour ça que j’ai choisi d’en faire des filles de l’école Confucius. Parce que Confucius sert toujours à parler de morale et d’éthique, mais dans quel but ? C’est avant tout un instrument de contrôle, c’est une question de hiérarchie. On garantit la stabilité de la société, mais pour quel gain ? Le capitalisme et ce qui s’en suit ?

Vous détournez le mot en le rapprochant de « confus » pour souligner la rébellion de la bande. Au début du film l’héroïne se voit reprocher que sa jupe est trop courte, en suite on la voit porter une jupe plus longue que toutes les autres, est-ce que c’est le même principe que les délinquantes japonaises ?

Le « Confusing talent show« , oui pour me moquer de Confucius. Et en effet, elle est plus longue, pour jouer avec les limites, pour se rebeller, pour être agaçante. Quand j’étais à l’école on me disait que ma jupe devait être d’une longueur vraiment précise, et ça m’agaçait beaucoup.  J’ai donc décidé d’avoir une jupe très longue, parce que ce n’est pas interdit, mais que ça va contre l’esprit des règles. Je ne sais pas, c’est le principe de ces systèmes, il faut trouver des moyens de les contourner… Ça ne leur plaît pas mais il ne peuvent pas utiliser leurs arguments habituels. On me demande d’être décente et je suis décente jusqu’à l’excès. Et je sais que ça les énerve.

De la même façon, on lui demande de ne pas avoir un seul cheveux qui dépasse sur le col et dans beaucoup de scènes de la fin du film, on voit que ses cheveux sont un peu plus longs.

Exactement, c’est le type de révolte dont je parle, le type de révolte qu’on peut se permettre à Singapour. De petites choses, très agaçantes. Si on se lance dans une action spectaculaire, le châtiment l’est encore plus. On en revient à des figures comme Confucius, exagérément révérées : s’il y a un buste de Confucius dans un très joli jardin, vous ne serez pas autorisés à marcher sur l’herbe. Si un professeur vous attrape, c’est 50 dollars d’amende, que vous ne pouvez pas éviter de payer.
D’un point de vue français, je pense que le moment le plus étrange est le scandale autour de la chanson. Je sais qu’à Singapour il y a des lois contre les chansons évoquant les gangs, mais en France on serait plus choqués par leur numéro pendant le spectacle, ou encore plus par le nez de la statue. Pour une chanson chantée par des adolescentes en privé, personne ne trouverait ça grave.
C’est profondément ridicule parce que ce type de chanson de gang est vraiment pourchassé. Par exemple, si un vieux gangster retraité depuis longtemps meurt et que les gens chantent la chanson pendant les funérailles, la police arrive et arrête tout le monde, pour une simple chanson. Ça me semble fou. Il n’y a plus de gangs, ils ont tous disparu. Quel est le problème de cette chanson ? Elle est assez intéressante au fond : les valeurs des gangs comme la loyauté ou la fraternité sont le miroir des valeurs confucéennes, qui mettent également en avant la rectitude, la loyauté et la fraternité. Les valeurs des gangs, les valeurs confucéennes, l’identité chinoise, en un sens tout se mélange de mon point de vue, les discours se rejoignent.
Juste après l’ouverture, lorsque l’on rencontre Choo, elle traîne une table derrière elle dans les couloirs de l’école, la tête baissée. J’ai eu l’impression qu’elle ressemblait presque à une figure parodique de fantôme pendant cette séquence. Est-ce que c’est pour faire une transition entre l’ouverture et la première scène d’école?

C’est intéressant que vous le voyiez comme ça, parce qu’il y a une dimension autobiographique. Mon premier jour d’école, on m’a mis dans la mauvaise classe, alors le professeur m’a envoyé dans une autre classe en me demandant d’emmener ma table. C’est une scène réelle mais en même temps très bizarre. Alors je l’ai intégrée. Mais quand on a fait le montage, en assemblant l’ouverture sur le fantôme et cette scène à l’école, on a eu l’impression que Choo avait quelque chose d’un fantôme ; elle n’est pas à sa place, elle semble irréelle a traîner sa table à travers l’école. Il y a quelque chose d’étrange là-dedans et j’aime ça. Sans cette impression, elle aurait juste eu l’air en colère. La table est très lourde et elle n’a pas décidé de cette promenade, alors elle la traîne bruyamment, c’est le genre de révolte qu’on peut s’autoriser, ces petites provocations agaçantes qui restent dans le cadre.

Il y a tout un genre dans le cinéma taïwanais qui s’intéresse à l’école et au désir de rebellions de jeunes gens, mais la plupart du temps il s’agit d’un point de vue masculin. Dans votre film, il s’agit d’une école de filles, et, même si la question du désir est présente, ce n’est pas le sujet central du récit, vous vous intéressez davantage à qui sont ces jeunes filles non du côté de leur vie sentimentale mais à dans une approche presque philosophique et sociale. Vouliez-vous consciemment mettre en avant un regard particulier ? Ou est-ce que c’est venu naturellement parce que le film est inspiré de votre expérience ?

Je ne crois pas avoir essayé de faire quelque chose de différent sciemment. Quand j’ai commencé à imaginer le film, c’était juste l’histoire de quatre filles dans une école de filles, un gangster repenti, un fantôme et le titre. Mais quand j’ai dû commencer à écrire et à participer à des séances d’écriture, beaucoup de gens demandaient ce que c’était que cette histoire de gang. Pourquoi est-ce qu’elle ne se comportaient pas comme un gang ? Elle ne volent pas. Elles ne vandalisent rien. Elles ne kidnappent personne. Alors j’ai essayé d’écrire une version où elles ressemblaient plus à un gang, mais j’ai eu l’impression de trahir mon propos. Le film a pris cette forme et je me suis rendu compte que les filles dans ce film (et en un sens moi-même à travers elles) veulent se créer un gang ni pour être violente, ni pour avoir l’air cool, ce qui est une vision très masculine de ce que serait un gang, mais parce que dans une société patriarcale, les filles jouent parfois aux garçons pour tendre vers la liberté, le pouvoir, la prise de décision qu’on leur laisse davantage. Elles veulent former un gang pour affirmer leur contrôle de leur existence et leur choix d’être libres de s’affirmer pleinement. C’est que Singapour, c’est tellement patriarcal : si vous vous sentez différent des autres, il faut vous interroger sur votre place dans la société. À Singapour, vous passez un examen à 12 ans et c’est ce qui décide votre école, et ensuite ce que vous serez dans la vie. votre place est définie très tôt. Et si vous n’êtes pas d’accord, il faut vous poser des questions. Le film essaie de poser ces questions. C’est plus philosophique en un sens, ce qui est plus difficile à écrire… Parce que les conventions narratives c’est : voilà ce qu’elles traversent et voilà ce qui leur arrive, c’est réducteur.
Elles trouvent une grotte sous l’école, une sorte de lieu tabou qui ajoute à la symbolique de vouloir créer une forme de sororité, même si elles l’appellent un gang plutôt qu’une sororité, un lieu à elles.
Je pense qu’il s’agit d’une question d’indépendance, mais aussi d’une certaine façon de pouvoir. Être un gang, ça signifie avoir un pouvoir.
Les adultes n’occupent clairement pas un grand rôle dans le film, puisque c’est avant tout l’histoire de ces filles. Mais il y a quelques adultes notables, comme celui que joue Jack Kao. C’est un employé, on apprend que son père occupait une place sociale plus élevée, il est un peu marginal… Est-ce pour cela qu’il est plus proche des filles, parce qu’il n’a pas une place stable dans cette société ?
Je crois que quand j’ai écrit ce personnage de « l’oncle », j’ai projeté en lui une sorte de gangster mythologique. C’est pour ça que nous avons engagé Jack Kao. Mais pour moi cet oncle Poon représente aussi une personne hors des institutions, hors des cadres familiaux, il n’a même pas de famille. Il est en décalage avec les structures sociales traditionnelles : si vous êtes un homme il faut vous marier, avoir des enfants, un vrai travail. Il n’a rien de ça, ni famille, ni travail sérieux, il erre un peu au hasard comme la bande de filles. Et il est le seul adulte qui reste vraiment prêt à les écouter et à les aider, sans leur imposer ses propres attentes. Mon opinion personnelle est que ces institutions et rapports de pouvoirs dans de telles sociétés sont terriblement répressifs. Je voulais un personnage hors du système, qui dépasse tout cela. Et parce qu’il s’affranchit de tout ça, il est plus libre que les autres, et il peut voir ces filles telles qu’elles sont. Jack Kao invoque un imaginaire du gangster spécifique : oui, c’est un dur, il tue des gens, mais il est très tendre…
Dans la scène où la nouvelle règle qui interdit de se prendre dans ses bras est annoncée, les filles s’esclaffent alors que même leurs parents ne le font pas. Le seul personnage qui ressemble à un parent proche de ces enfants est cet oncle qui n’a pas de famille.
Oui, exactement. Je pense que c’est important parce qu’à Singapour, il serait considéré comme un échec, parce qu’il n’a pas de famille, pas de travail sérieux, qu’il est au service de son ami. Mais pour moi, il devient un héros dans le regard des filles. Et, c’est vrai, je pense que dans notre relation entre parents et enfants est marquée par une distance… Nos parents ont beaucoup d’attentes, mais ils ne nous comprennent pas vraiment. Pas de câlin ou de choses du genre. C’est assez drôle parce que quand j’en parle avec mes amis, tout le monde réagit de la même façon : « oh non ! Pas de câlins avec les parents, on ne se dit même pas de mots gentils ! »  Ça fait partie de l’éducation.
D’un côté, il y a une scène avec toutes les mères, dans le bureau de l’administration, autour du caméscope, de l’autre une scène avec des figures paternelles pendant l’enterrement. Mais on ne voit jamais ces deux mondes se rencontrer. Est-ce que ça a été établit dès le début de l’écriture, ou est-ce que vous l’avez précisé en découpant les différentes scènes?
Je pense que ça vient de la phase d’écriture, que ça vient de l’observation de mes parents et des parents de mes amis. Mon père dit toujours que les femmes doivent s’occuper de la maison, des enfants, de l’économie domestique et qu’il se concentre sur son travail sans s’occuper de tout cela. C’est très cloisonné. Même mes parents ne communiquent pas réellement entre eux. Tout ce qui concerne l’école et la discipline, c’est toujours la mère qui s’en charge. Le père s’en mêle très rarement. Du coup, cette scène était logiquement pour moi une scène sur les mères et les rapports entre femmes. Alors que pour l’enterrement, je ne suis pas sûre… Pour moi ce qui est important, c’est que c’est une table d’oncles. Ce que je voulais montrer ce n’est pas les hommes contre les femmes ou quoi que ce soit dans ce genre ; dans cette scène il est question de l’ancienne génération face à la nouvelle génération. Et elle brise cette distance en se mettant à la même table, au même niveau qu’eux, ce qui est très atypique.
Celui à qui elle parle, c’est bien le Peter qui est évoqué dans une autre scène ? On a l’impression qu’elle est sur le point de poser la question quand vous coupez le plan.
C’est amusant parce que j’avais écrit le moment où elle l’identifiait et rappelait l’histoire de l’oncle Poon. Mais au montage, on a coupé le passage en ne laissant qu’un indice du fait qu’elle les a reconnus. Par ailleurs dans cette scène, il y a des femmes en arrière plan qui apportent la nourriture. C’est très commun dans ces situations : une table d’hommes qui ne fait rien, et on leur apporte leur nourriture. Et pendant ce temps les femmes font le ménage, apportent les cacahuètes, la bière et tout ça.. Mais je voulais montrer que d’une certaine façon Choo devient une adulte parce qu’elle s’impose et s’assoit à leur table.
Profondément c’est un film de « coming of age ». Je m’interrogeais aussi quant au titre. Amoeba, l’amibe. Vous l’évoquez littéralement à un moment quand un personnage s’interroge sur la biologie du Merlion et je suppose que c’est aussi une métaphore de la façon dont les personnages essaient de grandir à leur façon dans un environnement contraint. Est-ce pour faire un lien entre Singapour elle-même à travers le Merlion et les jeunes filles qui l’habitent ?
C’est venu de mes souvenirs d’école, vers la fin du collège et le lycée. Je me sentais très oppressée. C’est le moment de toutes ces questions sur l’identité, la sexualité, et tous les problèmes qu’on a pour se conformer aux normes. C’est un moment si difficile… Alors, à cette période de ma scolarité je me convainquais que j’étais une amibe. Je me sentais comme une amibe, je suis vraiment puérile : pour moi une amibe semble tellement indépendante et autarcique, seulement préoccupée par nager au hasard dans son coin. Et c’est si étrange, avec une forme étrange. C’est pour ça que j’ai décrété que j’étais une amibe, je me suis persuadé de cette histoire, et ça m’a permis de survivre. Ensuite, je suis partie à l’étranger et, des années plus tard, j’ai commencé à me demander pourquoi diable je m’étais projetée dans une amibe… J’ai commencé à enquêter et à m’interroger… C’est ce qui a donné le titre du film, même si ça n’a pas l’air d’avoir beaucoup de rapport avec le sujet. Mais au cours de l’élaboration du film, on en a parlé avec les filles et nous avons trouvé ensemble ce Merlion, cette amibe, ce fantôme, toutes ces choses mystérieuses, étranges et sans formes claires… C’est amusant parce que pendant notre tournée pour présenter le film, des gens sont venus me voir et m’ont dit qu’ils s’étaient sentis comme des amibes en grandissant dans différentes cultures d’Asie, et ne s’en étaient jamais rendu compte.
Vous l’avez un peu évoqué après la projection, mais le fait que vous ayez choisi de ne pas intégrer de téléphones portables rend la temporalité difficile à définir. L’ordinateur dans la chambre semble moderne avec son écran plat, mais entre l’uniforme, les traditions, la société patriarcale et le caméscope, on a une impression d’un espace un peu atemporel qu’on ne peut pas assigner à une année précise, en tout cas d’un point de vue français. Était-ce un choix volontaire?

Oui, je pense. Dans tous mes films, je ne cherche pas à être contemporaine mais à viser l’universalité. Les portables sont omniprésents mais je n’aime pas la façon dont ils envahissent les films. Et je ne pense pas que la jeunesse doivent être réduite à l’usage des portables. En un sens, c’est aussi un peu mon regard sur Singapour, c’est une ville très moderne, en apparence, avec ses immeubles et sa technologie, mais c’est un lieu très traditionnel. C’est un environnement très conservateur, traditionnel et très patriarcal. Il y a un paradoxe qui oppose la modernité et le rapport au passé. À cet égard, c’est un lieu un peu perturbant, dans une tension paradoxale : moderne mais englué dans son passé. Je voulais qu’on le sente dans le film, en travaillent sur le projet et en parlant à des jeunes, j’ai reconnu les mêmes difficultés que dans mon enfance, parce que notre société n’a pas évolué sur ces points. Ce n’est pas une société très libre, parce qu’elle est très contrôlée, on ne peut pas manifester, les gens ont l’impression d’être sans voix au chapitre. Tout est toujours maîtrisé, hiérarchisé, très patriarcal. On vous dit ce que vous devez faire, afin de continuer à faire de l’argent, à faire tourner la machine capitaliste. Je voulais souligner ces inquiétudes intemporelles, et éviter les clichés sur la jeunesse. Je voulais donner une dimension plus personnelle aux personnages, éviter de m’appesantir sur les amours, les garçons, ces sujets attendus… Quand j’étais avec mes amies, nous ne parlions jamais des garçons, vraiment. Ce qui nous réunissait, c’était de nous retrouver en bande et de faire des choses un peu stupides. On allait chez une amie et on partait à l’aventure, on vivait notre vie. Ce n’est pas parce que ce sont des filles qu’elles ne rêvent que de romance.

Vos courts-métrages parlaient déjà de la jeunesse. Pour votre prochain projet, voulez-vous continuer sur cette lancée ? Ou avez-vous d’autres idées ?

Je ne sais pas encore, je n’ai rien écrit pour l’instant, je pense que je vais progresser un peu dans l’âge des personnages, fin de l’adolescence ou peut-être l’université. C’est sans doute un reflet de ma propre évolution en tant que personne, il me faut du temps pour analyser mes expériences et ce qui fait de moi qui je suis, pour apprendre et désapprendre des choses. C’est peut-être que je me sens prête à évoquer une autre partie de moi-même.

Pourriez-vous imaginer une suite à ce film dans quelques années, pour explorer ce que chacune des héroïnes est devenue des années après, à la manière de ce que fait Cédric Klapish qui revisite ses personnages tous les dix ans ? Comme vous indiquiez que vos personnages commençaient à définir leur propre voie à la fin du film et qu’après la projection vous étiez intéressée par la proposition d’un spectateur que Choo devienne une réalisatrice, je me demandais si vous aviez réfléchi à ce qu’elle pourraient devenir, surtout avec l’impression de semi-trahison du groupe.

C’est intéressant, je n’y avais pas pensé, mais je pourrais imaginer faire ça. Ça pourrait être intéressant parce que je pense que les quatre actrices sont vraiment devenues des amies, elles ont une bonne alchimie, et elles aimes se retrouver pour travailler ensemble. Ça pourrait être intéressant de voir leur évolution. Elles sont très différentes, même dans leurs approches, mais aussi très liées, ça pourrait marcher. Je vais leur en parler.

Est-ce qu’il y a quelque chose que vous voulez ajouter pour conclure, un sujet que nous n’avons pas abordé ?

Non, je pense que nous avons fait un peu le tour, j’aurais juste aimé répondre mieux à votre question sur l’ouverture du film. Quand on a fait le montage et que j’ai vu la séquence, je me suis dit que c’était l’ouverture, mais je ne saurais dire pourquoi. Le film, pour moi, c’est aussi cette relation entre Vanessa et Choo, leur affinité mystérieuse. C’est aussi le cas dans la vie, on ne sait pas se qui nous connecte plus à une personne qu’une autre. Quel est ce frisson ? C’est très mystérieux pour moi, comme le fantôme. Toutes ces impressions étranges qu’on ne peut pas expliquer mais qu’on ressent. On les vit mais on ne peut pas les expliquer ni les voir. Ce qu’on sent sans le voir, pour moi c’est ça l’ouverture du film. J’espère que c’est à peu près clair.

Interview menée et traduite par Florent Dichy à Paris le 22/02/2026.

Amoeba de Tan Siyou. Singapour. Projeté au Festival du Film Mousson 2026.