Dans le coffret Zatoïchi – les années Daiei paru chez Roboto Films, on peut retrouver les quatre premières pérégrinations du masseur sabreur aveugle Zatoïchi dans le Japon d’Edo. Attaquons-nous au deuxième épisode, intitulé Le Secret, projeté dans les salles nippones en 1962.
Un an après avoir vaincu en duel le sabreur Hirate Miki, Zatoïchi revient dans la région qui les a opposé pour lui rendre hommage sur sa tombe. Sur place, on lui commande des soins de massage auprès d’un important seigneur ; ce dernier a en réalité perdu la raison, et son entourage veut éliminer Zatoïchi pour qu’il ne dévoile pas ce secret. En parallèle, il rencontre un sabreur manchot qu’il semble connaître…
D’une durée d’un peu plus d’1h10, Le Secret est l’un des Zatoïchi les plus courts, et l’une des rares occurrences où on voit ce héros de cinéma, alors en devenir, retourner sur un lieu connu des spectateurs et rencontrer d’autres personnages déjà vus. Loin de paraître trop court, cet épisode résonne tel un écho au premier, comme pour profiter de l’écriture de personnages dessinés auparavant – tout en en écrivant d’autres. À la fois, l’opus semble chercher ses marques et parvenir à mieux définir la forme que doit prendre la saga.
Il cherche ses marques, car sa première idée, après le succès important du premier épisode qui adapte au mieux et le plus complètement possible un tout petit texte littéraire, est de faire revenir Zatoïchi à la seule étape de voyage qu’on lui connaît, et de le replacer face à des personnages déjà caractérisés dans le précédent scénario, à savoir Otane et le parrain Sukegoro d’Iioka, qu’il tient pour responsables de la mort de son adversaire Hirate Miki. Tout comme Le Masseur aveugle, cependant, il étoffe la mythologie en construction en faisant rencontrer à son héros infirme des adversaires charismatiques. Si Hirate Miki était une représentation d’un ronin tuberculeux ayant réellement existé, c’est ici Wakayama Tomisaburo, le propre frère de Katsu Shintaro, qui campe un mystérieux ronin lui aussi infirme, amputé d’un bras, anticipant ainsi de six années la venue du célèbre sabreur manchot hongkongais d’Un seul bras les tua tous (mais n’oublions pas les excellentes productions autour de Tange Sazen, un samouraï multiplement infirme apparaissant sur les écrans dès les années 1930).

Aussi, Le Secret donne une idée plus précise de ce vers quoi s’oriente la saga. D’une part donc, il y a ce schéma narratif qui se construit, et d’autre part, il y a la figure de Zatoïchi qui se dessine de manière plus affirmée. Pris à la fois entre le souvenir d’un ancien amour et la séduction de facto d’une belle entraîneuse (par ailleurs sosie parfait dudit ancien amour, traduisant sur ce coup une écriture un peu simple), Zatoïchi est portraituré comme un héros au romantisme contrarié, si ce n’est tragique : son caractère noble est contredit par son allure de yakuza bourru et par son handicap qui, dans le Japon ancien, le relègue à la classe marginale des masseurs. La partie romantique de la vie de Zatoïchi relève de l’inconcrétisable. Aussi, si l’on pouvait se douter de la tournure que voulait faire prendre au personnage le studio et les scénaristes, en jouant peut-être sur l’ambiguïté du jeu d’acteur de Katsu Shintaro qui a campé un autre masseur aveugle, mais complètement déviant et barbare, dans Le Bandit aveugle, il n’en sera rien. Habillé de sombre, les yeux révulsés, invincible au sabre, Zatoïchi, avec les traits de Katsu Shintaro est une force brute de la nature, et qui met ses talents du côté des victimes. Comme si au fond, lui, handicapé et en permanence victime de méprises et surtout de la sournoiserie du genre humain (rappelons qu’ici, il se fait embaucher comme masseur avec le projet d’être éliminé dans la foulée pour le faire taire à tout jamais), il ne pouvait que se mettre du côté des opprimés qu’il croise. Et ils et elles sont nombreux, à l’ère du sabre et des bandes criminelles.

BONUS
Présentation du film par Clément Rauger (11 min). Comme pour les autres bonus du coffret Roboto, Rauger parvient à extraire les informations les plus essentielles et distinctives sur cet épisode, alors qu’il pourrait y avoir redites. Ici, bien sûr, il évoque le parcours de Wakayama Tomisaburo, que le public français connaît très bien par la saga Baby Cart dix ans plus tard et son arrivée sur le projet. Il parle aussi des autres postes du film, tel que le directeur photo et le scénariste, qui de la même manière que les cinéastes, ne sont pas fixes sur la saga.
Maxime Bauer.
La Légende de Zatoïchi : Le Secret de Mori Kazuo. Japon. 1962. Disponible dans le coffret Zatoichi – les années Daiei paru chez Roboto Films en décembre 2025.




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