Erke Dzhumakmatova Kurak

FICA 2026 – Kurak d’Erke Dzhumakmatova et Emil Atageldiev

Posté le 12 février 2026 par

Moisson de prix au 32è Festival international des cinémas d’Asie de Vesoul pour Kurak, le premier long métrage d’Erke Dzhumakmatova et Emil Atageldiev : Grand Prix du jury, Prix du jury de la critique et Prix du jury lycéen. Une plongée dans la misogynie institutionnalisée et l’exploitation des femmes au Kirghizistan, inspirée de faits réels.

Kirghizistan, de nos jours. Jyldyz, 18 ans, s’amourache du fils d’un homme d’affaires et d’un député, qui lors d’une soirée, la drogue et la viole. Meerim, 19 ans, travaille secrètement comme camgirl mais devient la cible d’un policier corrompu qui la menace de dévoiler son secret. Jamila, journaliste TV, tente de soutenir les droits des femmes dans ses émissions. D’autres femmes complètent ce tableau : Nargiza, la mère de Jyldyz, qui croit encore en la justice, des camgirls exploitées par des maquereaux 2.0, ou les organisatrices d’une exposition artistique controversée qui dénonce le patriarcat. Comme le suggère le titre Kurak, qui signifie « patchwork » en kirghiz, le film montre les voix de différentes femmes opprimées pour former un unique récit tragique.

Kurak - Erke DzhumakmatovaKurak est un film militant. Son but est louable : dénoncer le patriarcat et les violences faites aux femmes au quotidien, de manière institutionnalisée, au Kirghizistan. C’est un film didactique et pédagogique. Didactique, et qui inscrit dans le réel, dès son ouverture, avec des images d’actualité tournées lors d’une manifestation de femmes à Bichkek en 2020. Un rassemblement pour les droits des femmes violemment interrompu par des hommes opposés à la marche, et les policiers qui se mettent soudain à arrêter les manifestantes. Pédagogique dans sa conclusion, avec un panneau de textes et chiffres sur les violences faites aux femmes au Kirghizistan. Des chiffres malheureusement imputables à d’autres pays.

Pour appuyer son propos, le film multiplie les situations de violences physiques et psychologiques : la gradation est rapide entre les remarques misogynes, les menaces, l’exploitation du corps, les coups, le viol et le meurtre. Cette violence touche littéralement toutes les femmes du film : de la mère de famille qui accepte cette domination à la camgirl à la journaliste féministe dont l’engagement pour l’égalité des droits s’avère stérile, en passant par les pauvres Jyldyz et Meerrim. Ces femmes sont autant de Justine de Sade, prises au piège d’un système hostile, y compris dans les plus hautes instances de l’État : la police, la justice et le gouvernement. Au contraire, les hommes du film sont unanimement des salauds : soit ils tolèrent les injustices faites aux femmes (la plupart des policiers), soit ils exploitent sans vergogne leurs corps — avec nonchalance pour le fils du député, avec une haine pathologique pour le policier corrompu —,  soit ils régentent ce système de domination (le député). Chaque scène a de quoi faire enrager le spectateur indigné. D’autant que les situations décrites dans le film sont inspirées de faits réels. Mission accomplie pour ce film militant.

Si on peut regretter une recherche du pathos parfois forcée (notamment par l’utilisation de la musique et de quelques ralentis), Kurak brille par son trio d’actrices principales, fort convaincantes dans des registres différents : Begaiym Asanakunova (la douce et ingénue Jyldyz), Aliman Ryspekova (la battante silencieuse Meerrim) et Ainura Kachkynbek Kyzy (la mère en colère Nargiza).

Marc L’Helgoualc’h

Kurak d’Erke Dzhumakmatova et Emil Atageldiev. Kirghizistan. 2025. Projeté au Festival international des cinémas d’Asie de Vesoul 2026