VIDEO – Bumpkin Soup de Kurosawa Kiyoshi

Posté le 3 février 2026 par

Second film du réalisateur japonais désormais incontournable Kurosawa Kiyoshi, Bumpkin Soup, initialement sorti en 1985, est disponible en Blu-ray chez Carlotta Films.

Le film nous raconte l’histoire d’Aki, une jeune provinciale venue visiter l’Université de Tokyo en quête de Yoshioka, son amour d’adolescence. Arrivée sur place, le jeune homme est introuvable et Aki sympathise alors avec divers personnages qui peuplent les lieux.

Début de carrière oblige, Bumpkin Soup pourra surprendre les amateurs du réalisateur qui le connaissent plutôt pour ses drames type Tokyo Sonata ou encore ses films d’horreur comme Cure et Kairo. Comme le premier long-métrage de Kurosawa Kiyoshi, Kandagawa Pervert Wars, le film était originellement produit par la Nikkatsu pour figurer dans sa collection de Roman Porno. Néanmoins, Kurosawa qui s’offrait déjà le loisir de revisiter l’œuvre d’Hitchcock en parodiant une mise-en-scène godardienne dans sa première tentative au cinéma, pousse dans Bumpkin Soup le mélange d’influences à son paroxysme jusqu’à s’éloigner des attendus industriels du cinéma érotique de la période de sa sortie. Le rendu amateur de l’image parfois peu stabilisée et l’épure des décors et des moyens font davantage penser à la jonction entre la nouvelle vague japonaise, le taiyozoku et le pinku des années 60 avec des films comme ceux de Hani Susumu ou à certaines productions de la Art Theater Guild, qu’à la vague plus consensuelle et esthétiquement léchée des Roman Porno des années 80. Kurosawa n’en a en effet pas fini avec ses hommages à la nouvelle vague, qu’elle soit hexagonale ou nippone et Bumpkin Soup multiplie les faux raccords, les slogans poético-politiques et les joutes verbales philosophiques entre étudiants aussi révoltés que désabusés. Certains de ces éléments feront par la suite la particularité du cinéma du réalisateur comme le mélange des genres ou les emprunts et références à d’autres artistes, mais le film a également une forme de légèreté que l’on retrouvera beaucoup moins dans le reste de sa carrière.

En revanche, chose surprenante pour un projet initialement rattaché au cinéma érotique, la nudité est survolée et l’érotisme en question tout à fait absent de Bumpkin Soup. À la façon de la protagoniste du récit, nous découvrons les étreintes ou les corps des personnages avec une certaine mise à distance et parfois même un second degré désamorçant toute forme de voyeurisme potentiel. Le film joue d’ailleurs volontiers de cette attente du public en proposant un retournement lors du climax (dans tous les sens du terme) du film. Si par la suite d’autres réalisateurs ont proposé des variations désérotisées de contenus érotiques, comme cela a pu être le cas pour Sato Hisayasu, par exemple, il s’agissait généralement d’un empiétement de la violence sur la sexualité. Dans Bumpkin Soup, le parti pris assez osé de Kurosawa de refuser la charge érotique d’une sexualité « classique » dans le contexte entre pourtant tout à fait en résonance avec la confusion de l’éveil contrarié à la sexualité d’Aki, et offre une perspective assez intéressante sur la représentation du sexe dans le cinéma érotique de l’époque. Cette idée s’accompagne d’ailleurs d’une vraie sensibilité dans l’écriture de la protagoniste et de sa trajectoire qui confère au film une certaine densité, malgré un rythme et un scénario parfois un peu éparpillés.

Comme on peut être en mesure de s’y attendre, Bumpkin Soup souffre légèrement de son manque de budget et de moyens, mais outre l’intérêt qu’il représente de découvrir le travail d’un Kurosawa Kiyoshi en germe, le film vaut également le détour en sa qualité de petit coming-of-age sympathique et fantasque, surtout de la part d’un réalisateur que l’on n’attend plus forcément sur ce type de registre.

Bonus :

Entretien avec Yoriko Doguchi : L’interprète d’Aki, ayant depuis collaboré à nouveau plusieurs fois avec Kurosawa Kiyoshi, dans License to Live ou Charisma revient sur son expérience du tournage de Bumpkin Soup qui l’a révélée au cinéma. Elle parle aussi bien de l’éclosion de sa carrière grâce au photographe Shinoyama Kishin qui en a fait sa muse que de son ressenti vis-à-vis de cette première expérience au cinéma et des méthodes de Kurosawa, en particulier en ce qui concerne la direction d’acteurs. L’entretien est concis mais complet et permet d’obtenir un aperçu de l’ambiance sur le plateau ainsi que des difficultés qui ont été occasionnées par le manque d’érotisme du projet déploré par la Nikkatsu et qui ont mené à un rachat des droits du film par Kurosawa et son collaborateur Somai Shinji.

Essai vidéo de Jerry White : Le théoricien Jerry White propose une analyse rapide des débuts de la carrière de Kurosawa dans le Roman Porno et notamment de son manque d’intérêt assez apparent à respecter les impératifs industriels du genre. Il revient particulièrement sur Kandagawa Pervert Wars, ce qui est très appréciable vu le peu d’intérêt consacré à ce film dans la théorie actuelle portant sur la carrière de Kurosawa. Format oblige, White développe également un peu le principe du cinéma érotique japonais et sur la distinction entre pinku et Roman Porno par exemple, mais il est un peu dommage de présenter la volonté auteuriste de Kurosawa comme une spécificité du réalisateur quand on voit le nombre de cinéastes (parfois même mentionnés par White) qui ont pu se servir du genre comme terrain d’expérimentation et proposer des variations tout aussi personnelles dans le domaine.

Elie Gardel.

Bumpkin Soup de Kurosawa Kiyoshi. Japon. 1985. Disponible en Blu-ray chez Carlotta Films depuis le 20/01/2026.