Nick Decampo - Une traversée du cinéma philippin

LIVRE – Une traversée du cinéma philippin : entre répression et subversion de Nick Deocampo

Posté le 29 novembre 2025 par

Une traversée du cinéma philippin : entre répression et subversion est un essai de Nick Deocampo sur une certaine tendance du cinéma. Un cinéma de combat et de lutte contre l’oppression politique et pour une libération de l’identité philippine. Il y est fortement question du cinéma apparu dans les années 1970 contre le régime dictatorial de Marcos, et du cinéma alternatif qui s’est développé depuis les années 1980. C’est édité chez Carlotta Films, à qui l’on doit déjà des rééditions de films essentiels de Lino Brocka et Mike de Leon.

Pour qui a découvert le cinéma philippin ces vingt dernières années, le parcours a de fortes chances d’être similaire : le visionnage des films de Lav Diaz, Brillante Mendoza ou Khavn de la Cruz, promus et primés dans les festivals internationaux. Trois formes de cinéma bien différentes : des longues et lentes élégies mi-warholiennes mi-bressoniennes de Diaz aux tracts expérimento-punk sordides de Khavn, en passant par le réalisme brutal de Mendoza. Une évocation du passé, du présent, voire de l’avenir d’un peuple philippin meurtri, appauvri et asservi par les pouvoirs politique, économique et militaire. Tout cela dans un certain dolorisme, voire un misérabilisme (fortement ironique chez Khavn et ses détournements de poverty porn). Des films qui demandent d’en savoir plus sur les Philippines, son histoire, sa politique et son cinéma. On remonte le fil et on découvre le cinéma des années 1970-80, sous le régime dictatorial de Marcos : Lino Brocka, Ishmael Bernal, Mike de Leon ou Marilou Diaz-Abaya. On a de la chance : une partie des ces films a été restaurée ces dernières années ou est disponible sur les chaînes Youtube des studios philippins. Les plus téméraires remontent le fil plus loin, dans les années 50-60, l’époque des grands studios sous influence hollywoodienne, mais les films disponibles sont bien rares et non sous-titrés. Alors, on s’intéresse encore plus à l’histoire du cinéma philippin, ses mouvements et son évolution. Les sources sont rares et uniquement anglophones : une étude sur Lino Brocka, les autobiographies d’Ishmael Bernal et Mike de Leon et des ouvrages philippins comme Philippine Cinema 1897-2020 de Gaspar Vibal et Dennis Villegas ou les essais thématiques de Nick Deocampo.

Nick Deocampo, justement. Celles et ceux qui ont poussé leur découverte du cinéma philippin sous Marcos ont peut-être vu ses courts-métrages Oliver (1983) ou Revolutions Happen like Refrains in a Song (1987). Car Deocampo a activement participé à l’essor d’un cinéma alternatif, largement tourné vers le documentaire, avant de diversifier ses activités vers la production, l’enseignement du cinéma et l’écriture d’essais. Une traversée du cinéma philippin : entre répression et subversion est son premier essai publié en français. Et donc, tout simplement, le premier essai publié en français sur le cinéma philippin.

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Sémiotique

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Un avertissement s’impose : Une traversée du cinéma philippin : entre répression et subversion n’est pas une histoire du cinéma philippin, composée de chapitres chronologiques du type « Les origines du cinéma philippin », « Le cinéma philippin pendant la colonisation japonaise (1942-1945) » ou « Le cinéma des grands studios pendant les années 1950 ». L’ouvrage est structuré en deux blocs : six chapitres sur le cinéma populaire et commercial et six chapitres sur le cinéma « alternatif » (courts métrages, documentaires et cinéma expérimental). Chacun de ces blocs commence par un chapitre qui brosse les grands mouvements et les jalons de ces cinémas. Ainsi, le chapitre 1 résume en 30 pages les « cycles » du cinéma commercial : avant 1942, le développement des grands studios après la Seconde Guerre mondiale, la chute des grands studios et le développement des indépendants dans les années 1960, le cinéma sous la loi martiale, et enfin, l’avènement du numérique depuis la fin des années 1990.

Deocampo préfère une approche analytique du cinéma philippin par le prisme de la sémiotique, c’est-à-dire l’étude des signes filmiques : comment grâce à l’indice, l’icône et le symbole, les films donnent au spectateur une signification et une subversion supplémentaires, pas forcément apparentes de prime abord. Des signes qui ont permis à des cinéastes comme Lino Brocka de distribuer leurs films sous la loi martiale, malgré la censure drastique et la volonté manifeste de Marcos de ne pas montrer la misère du pays et d’étouffer toute critique de son régime dictatorial. Deocampo montre le cinéma comme agent idéologique et vecteur d’une conscience collective du peuple philippin. Cette conscience passe par un discours anti-colonial : contre l’héritage colonial de l’Espagne, des États-Unis et (dans une moindre mesure) du Japon qui ont, depuis 500 ans, étouffé l’identité autochtone philippine ; et contre le néo-colonialisme imposé par les conventions du cinéma classique hollywoodien.

cinéma philippin

D’où un focus sur le cinéma commercial sous la loi martiale (1972-1981) et sur le cinéma alternatif qui s’est développé à partir des années 1980. Comment le premier, inscrit dans le néo-colonialisme idéologique du cinéma classique hollywoodien, a malgré tout développé un discours subversif. Comment le second, hors des conventions hollywoodiennes, tend à proposer un contre-discours pour définir, retrouver et exalter l’identité philippine, expurgée de 500 ans de colonisation, depuis l’arrivée de Magellan en 1521.

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Le cinéma comme terrain de lutte

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Du cinéma commercial, Deocampo étudie plus précisément Hellow, Soldier! de Lino Brocka (1974), Les Miracles d’Ishmael Bernal (1982), Héros du tiers-monde de Mike de Leon (1999) et C’est ainsi que nous vivons d’Eddie Romero (1976). Des films qui, dans l’écrin du cinéma commercial, réussissent à délivrer un discours subversif : contre l’oppression dictatoriale et, par intermittences, pour une identité philippine délivrée de ses influences coloniales.

On peut regretter les redites quand l’auteur nous explique pour la quatrième ou cinquième fois ce qu’est la sémiotique ou quand il répète d’un chapitre à l’autre ce qu’il a déjà expliqué sur l’importance de Brocka et de Leon. Des répétitions surtout présentes dans le bloc sur le cinéma commercial et qu’on ne retrouve pas dans la seconde partie du livre consacrée au cinéma alternatif. Dans cette partie, Deocampo se laisse aller à l’autobiographie quand il revient sur ses débuts de réalisateur, à Paris en 1981, où il étudia la pratique du « cinéma vérité » dans l’Atelier Varan en 1981, et où il découvrit le cinéma de Jean Rouch. Il consacre aussi un chapitre, sans tomber dans le panégyrique et l’auto-célébration, à analyser son court métrage Oliver : documentaire sur un artiste de cabaret réputé pour son numéro de « l’homme araignée ». Une danse au cours de laquelle Oliver sort de ses fesses l’équivalent de 100 mètres de fil de nylon pour tisser sur la scène une toile d’araignée qui finit par l’emprisonner.

Nick Deocampo - Oliver (1983)

Pour Nick Deocampo, le cinéma vaut surtout comme terrain de lutte : contre toute répression,  quelle soit politique, militaire, religieuse, historique et philosophique. Un cinéma de libération des peuples. D’où sa préférence pour le cinéma alternatif, qui a la capacité de rompre, dans le fond et la forme, avec toute forme de domination : hors du cadre narratif  du cinéma commercial hollywoodien et hors du cadre idéologique colonial à l’œuvre depuis 500 ans.

Dans le dernier chapitre du livre, Nick Deocampo reprend le concept de « contre-conscience » de l’historien Renato Constantino, une réponse combattive à la conscience coloniale qui domine l’esprit philippin depuis cinq siècles. Un discours émancipateur qu’on a vu par intermittence dans le cinéma de Brocka ou Bernal dans les années 1970 et qui perdure aujourd’hui dans le cinéma alternatif : « Il ne fait aucun doute que la présence américaine continue d’exercer sa force hégémonique sur le cinéma de l’archipel. Cependant, à travers un combat incessant pour l’expression de l’identité philippine à travers le médium filmique, mené par ceux qui ont cru et continuent de croire au pouvoir émancipateur du cinéma, on vit par moment émerger une perception de ce que signifie “être philippin”. Ce cinéma dissident s’inscrit dans la culture contestataire d’un peuple luttant sans relâche pour que sa voix puisse enfin être entendue, revendiquant l’authenticité de ses images comme définition de son autonomie. »

Marc L’Helgoualc’h

Une traversée du cinéma philippin : entre répression et subversion de Nick Deocampo. Préface de Charles Tesson. 2025. Éditions Carlotta Films.