KINOTAYO 2019 – Under The Turquoise Sky de Kentaro : lâcher-prise

Posté le 4 mars 2020 par

Kentaro, principalement connu pour ses divers rôles en tant qu’acteur aussi bien dans des films commerciaux que dans le cinéma indépendant du monde entier, a pris tout le monde de court au dernier Kinotayo en réalisant Under The Turquoise Sky, son premier long-métrage de fiction, qui n’est ni plus ni moins qu’un chef-d’œuvre de sensorialité, teinté d’humanisme et d’un brin de burlesque.

Un grand chef d’entreprise japonais, condamné par la maladie, se fait voler un cheval sur ses terres par un Mongol. Loin de lui en tenir rigueur, il lui propose d’emmener son petit-fils, un jeune homme qui collectionne les aventures sans lendemain et qui n’a que faire d’autre dans la vie, en Mongolie, à la recherche de sa fille issue d’une liaison avec une autochtone pendant la guerre. Les deux hommes se lancent ainsi sur les routes des steppes pour un voyage formidable.

Under The Turquoise Sky est, avant toute chose, un bijou de mise en scène. On peut observer deux styles graphiques principaux : l’un au Japon, l’autre en Mongolie. Au pays du Soleil Levant, le film accentue fortement les teintes noires et blanches, sans nuances de gris. Ce choix apporte à l’œuvre une colorimétrie élégante, moderne dans son approche car ce principe est peu utilisé dans les cinémas actuels. On peut éventuellement penser à Shadow de Zhang Yimou dans un registre totalement différent, qui use de ces teintes sombres et claires de manière inédite et trompant quelque peu l’œil du spectateur, le film n’étant pas à proprement parler en noir et blanc mais s’en donnant l’air si l’on observe mal l’image. Le plus grand pan de l’intrigue d’Under The Turquoise Sky se situe dans le pays du Ciel Bleu, et le réalisateur s’est attaché à donner du corps à ce surnom donné à la Mongolie : avec une narration de type road trip, sur des routes désertes et dans les plaines, la part belle de l’image est donnée à cet immense ciel bleu, clair et pastel, qui plane au-dessus des protagonistes comme la liberté qu’ils ressentent.

Car Under The Turquoise Sky est de ces films dont la qualité de l’image donne de la puissance à l’intention du film. Loin de toute considération profondément politique – certes il y a une rencontre entre deux cultures qui se connaissent mal – le film tend surtout à vouloir nous faire ressentir profondément la sensation de liberté qui s’empare du jeune Japonais, un lâcher-prise de sa part, et ce d’une manière sensorielle, artistique. Pour cela, Kentaro utilise donc les couleurs et la beauté des paysages, magnifiés par une direction de la photographie à la hauteur, et associés à divers tons narratifs – lorgnant parfois légèrement vers une intensité dramatique, pour mieux décupler la force de la sensation de liberté une fois celle-ci résolue. En guise d’exemple, la séquence la plus iconique du film demeurera l’accouchement précipité de la paysanne, pour lequel notre héros ne peut rien faire au vu de son inexpérience de la vie. Confronté à une urgence qu’il n’a jamais connue, il craint pour la vie de son hôte, mais une fois le problème dénoué, la caméra le suit tel un second personnage, hurler à la joie sans son, juste avec une musique sereine et enjouée, parmi le troupeau de bêtes. Une séquence d’une grande beauté, vivifiante pour le spectateur.

Ajoutons que dans ces quelques instants en tension, la mise en scène s’adapte également. Lors d’un cauchemar du héros, la teinte devient d’un rouge menaçant, et apporte une nouvelle diversité à la photographie du film, déjà hautement qualitative. D’autres passages sont quant à eux carrément comiques, lorsque le voleur de chevaux se fait attraper par les policiers mongols en milieu de film, ou lors du rêve de ce dernier dans un restaurant français. Ces petites touches ne payent pas de mine, mais elles sont assez subtiles, efficaces, pour perdurer dans notre esprit et nous rappeler à quel point Under The Turquoise Sky touche à tous les registres de la vie, et ainsi, déployer encore la puissance de ce sentiment de liberté qui inonde le film dans tous ses recoins.

En 2019, il y a eu Au bout du monde de Kurosawa Kiyoshi, ou le Japon en Ouzbékistan. Dans la même édition du Kinotayo, on a pu voir L’Homme qui venait de la mer, évoquant un métissage nippo-indonésien. Kentaro a rejoint ses confrères en emmenant le Japon en Mongolie, un pays peu éloigné mais à des lieux en matière de culture. Nul doute que le vécu du réalisateur, ayant beaucoup voyagé, lui a permis de se forger une idée du sentiment de liberté et de la fraternité entre les êtres. Il en résulte ce magnifique film, beau en images comme en idées.

Maxime Bauer.

Under The Turquoise Sky de Kentaro. Japon/Mongolie/France. 2020. Projeté de lors de 14ème édition du Festival Kinotayo.

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