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DVD – Coffret Tsukamoto : Fires on the Plain & Tetsuo 3 (Critique et Entretien)

Posté le 11 février 2017 par

La collection Blaq Market de chez Blaq Out a mis les petits plats dans les grands pour nous offrir un beau coffret contenant deux films du réalisateur japonais Tsukamoto Shinya : Fires on the Plain et Tetsuo 3 !

FIRES ON THE PLAIN

Fires on the Plain est le dernier film en date de Tsukamoto Shinya. Film mûri depuis de longues années, il s’agit de l’adaptation d’un roman sur la guerre qui opposa le Japon aux Philippines dans les années 1940. Il s’attache plus particulièrement à la bataille de Leyte de 1944, une lourde défaite pour le Japon, fait historique déjà porté à l’écran en 1959 par Ichikawa Kon.

 

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Toujours brut de décoffrage quand il s’agit d’aborder la violence, Tsukamoto y va sans fioritures : en quelques minutes, le spectateur est plongé au cœur de la jungle philippine aux côtés de l’anti-héros (interprété par le réalisateur lui-même), un frêle écrivaillon enrôlé dans l’armée et confronté à la cruauté et l’absurdité de la guerre. Rejeté par ses propres compagnons d’arme, il erre dans la jungle et se retrouve vite nez à nez avec un autochtone assez hostile à l’occupant japonais. Fires on the Plain se révèle rapidement être un brûlot anti-militariste : les Japonais sont dépeints comme des bêtes sauvages en pleine déroute. Ils sombrent presque tous dans la plus grande cruauté dans le seul but de survivre.

Les effets spéciaux sont limités au strict minimum : quelques explosions par-ci par-là. En raison d’un budget réduit, Tsukamoto a réduit son film à l’essentiel : les scènes ont été tournées aux Philippines et en studio au Japon. Cela donne un côté naturaliste qui sied bien au drame qu’est Fires on the Plain.

Fires on the Plain s’inscrit pleinement dans la filmographie de Tsukamoto, à la différence près que l’univers urbain des films des années 80 laisse place à une jungle luxuriante – mais loin d’être paradisiaque. Il n’est point de Paradis chez Tsukamoto. C’est un voyage au bout de l’enfer ponctué par plusieurs scènes marquantes : la déambulation de l’anti-héros dans un village abandonné, le passage d’une colline en pleine nuit par des dizaines de soldats japonais aux abois, et les rapports plus qu’ambigus entre l’anti-héros et ses compagnons d’infortune. Comme dans ses premières œuvres Tetsuo ou Bullet Ballet, le réalisateur s’attache à montrer un processus de déshumanisation et la création de véritable « machines de guerre ». Ce sont, certes, des machines de guerre en fin de service dans Fires on the Plain.

Ce film de guerre enrichit également la dimension historique de l’œuvre de Tsukamoto : le pourfendeur du Japon des années 80 de Tetsuo revient aux origines du Japon de l’après-guerre : une défaite sanglante au cœur de l’horreur du Pacifique.

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Une comparaison s’impose entre le film de Tsukamoto et la première adaptation du roman original par Ichikawa Kon en 1959. On y trouve des points communs, notamment la déshumanisation des militaires – qui ressemble parfois à une zombification. La plus grande différence entre les deux films est la scène finale. Sans la dévoiler, on note que Tsukamoto est resté fidèle au roman tandis qu’Ichikawa avait délibérément choisi de s’en détacher. De l’aveu même de Tsukamoto, sa version de l’œuvre est totalement une adaptation du roman et non une variation de film d’Ichikawa.

Si la filmographie de Tsukamoto est quelque peu passée sous silence depuis une dizaine d’années en France, on peut se réjouir qu’un film comme Fires on the Plain connaisse une reconnaissance en festival (à Kinotayo mais aussi à Venise). Le réalisateur a même été très productif dans les années 2000, avec des films expérimentaux comme Haze ou plus grand public comme Nightmare Detective. C’est donc dans l’ombre et l’autofinancement qu’il continue sa carrière. Le relatif succès de Fires on the Plain au Japon (distribué dans 70 salles) lui permettra sans doute de réaliser prochainement un autre film.

Marc L’Helgoualc’h.

 

TETSUO 3 

Tsukamoto Shinya, cinéaste génial et marginal qui compte entre autres parmi ses fans Tarantino et Gaspar Noe, s’est distingué par la réalisation de nombreuses œuvres ultra violentes telles que Tetsuo 1 et 2, Bullet Ballet, Tokyo Fist ou encore l’adaptation live du manga Hiruko the Goblin. Il revient cette fois ci avec le troisième opus de sa saga culte débutée en 1989.

Pour la petite histoire, sachez que ce troisième opus devait initialement être coréalisé par Tarantino au milieu des années 90 sous le nom de Flying Tetsuo. Mais suite à tous ses projets sur le feu, le génial réalisateur a finalement abandonné le processus.

Tetsuo 3 raconte l’histoire d’Anthony, métisse américano-japonais, père de famille et salary man aisé à Tokyo, dont la vie va subitement basculer suite au meurtre dramatique de son fils, Tom, écrasé par un tordu dans une Mercedes noire, qui aime manifestement autant les marches avant qu’arrières. Suite à la dépression de son épouse, notre héros n’aura dès lors plus qu’une seule idée en tête : retrouver l’assassin de son enfant afin de se venger. Mais à sa grande surprise, à mesure que sa colère s’intensifie, il va petit à petit se transformer en masse métallique jusqu’à continuer son évolution vers une abominable arme de destruction massive lui permettant ainsi de faire face aux différents obstacles qui se mettent sur son chemin et de se protéger des terrifiantes révélations dont il va être le témoin…

Tetsuo

Variation moderne et cyberpunk autour de la vengeance, cet Hulk métallique est bien plus fin qu’il en a l’air derrière son aspect bourrin et son amas de métal concentré. Prenant pour cadre la ville, le film aborde de nombreux sujets, au-delà du thème de la vengeance mainte et mainte fois revisitée : le malaise claustrophobique résultant de l’immensité des grandes métropoles, son incidence sur les rapports humains, l’éthique et les limites de la science…

Au niveau du rythme, pas de répit pour ce conte moderne ultra violent, véritable bombe à retardement d’à peine plus d’une heure ou tout s’enchaîne très vite. On se prend un nombre incalculable d’images dans les yeux et ça part dans tous le sens tel un stroboscope en accéléré. A l’image de ses couleurs prédominantes – noir, blanc et gris – ce film est aussi froid que peut l’être un morceau de métal.

Il s’ouvre sur un morceau du groupe de métal Nine Inch Nails qui annonce tout de suite la couleur. Le film est servie par une bande son frénétique à la limite de l’expérimental, avec des sonorités industrielles – bruit de marteau piqueur, coup de massue – qui ferait presque passer l’univers musical des Dust Brothers – OST de Fight Club – pour de la guimauve !

Vous l’aurez donc compris, que l’on aime ou que l’on n’aime pas, une chose est certaine, personne ne sort jamais indemne de l’univers de Tsukamoto !

Olivier Smach.

 

ENTRETIEN AVEC TSUKAMOTO SHINYA

C’était l’événement du Festival du film japonais contemporain Kinotayo 2015 : la venue du cinéaste Tsukamoto Shinya, chef de file du cyberpunk nippon avec la saga des Tetsuo. Invité à Paris pour présenter sa dernière œuvre,Fires On The Plain – une nouvelle adaptation du roman Nobi, déjà porté à l’écran en 1959 par Ichikawa Kon (lire notre critique ici) – le cinéaste nous a longuement parlé  de cette plongée immersive et nécessaire dans l’horreur de la guerre, avant de nous abandonner pour une séance de Love de son ami Gaspar Noé, qu’il ne voulait rater sous aucun prétexte. On lui demandera la prochaine fois si le film lui a plu, l’occasion de poursuivre une discussion avec un réalisateur aussi charmant et disponible que ses films sont violents et mettent mal à l’aise.Par Marc L’Helgoualc’h et Victor Lopez.

PODCAST

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Qu’est-ce qui vous a poussé à adapter Nobi 70 ans après la Seconde Guerre Mondiale et 50 ans après le film de Ichikawa Kon ?

Le fait que Fires On The Plain se fasse maintenant est involontaire, puisque je voulais réaliser ce film depuis une dizaine d’années. J’ai lu le roman, qui m’a laissé de fortes impressions, au lycée. Je voulais l’adapter avec un budget plus conséquent car c’est un thème universel. Mais je me suis rendu compte que la guerre était autrefois considérée par les Japonais comme un mal absolu, à éviter à tout prix, et que les mœurs étaient en train de changer sur ce sujet. Si j’attendais plus longtemps, j’avais peur qu’il n’y ait plus personne pour voir ce film. C’est la raison pour laquelle je l’ai réalisé maintenant. Je voulais absolument monter le film au public actuel.

Il existe au Japon un certain révisionnisme historique, notamment sur les conflits du XXème siècle par le premier ministre Shinzo Abe, connu pour minimiser les atrocités de l’armée japonaise en Asie du Sud Est par exemple. Est-ce que Fires On The Plain est une réaction directe à cette situation politique ?

Le film n’a pas de rapport direct avec l’actualité politique du Japon. Par contre, le gouvernement a effectivement tendance à nier ce qui s’est produit dans le passé, et le Japon a tendance à aller vers la guerre avec des changements constitutionnels et je sentais un danger à ce niveau là. Il me fallait donc faire ce projet qui me tenait à cœur depuis si longtemps maintenant, car je pense que rappeler l’Histoire aux Japonais contemporains peut peut-être les empêcher d’aller en guerre. Par contre, il n’y a pas vraiment de message politique dans mon film.

fires on the plain

Contrairement au film d’Ichikawa, vous avez décidé de rester fidèle au roman original, notamment dans la séquence finale. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

Dans mes autres films, j’essayais de donner forme à ce qui se passe dans mon cerveau. Pour Fires On The Plain, je voulais  me rapprocher du roman, écrit par quelqu’un qui a réellement vécu la guerre.

Où avez-vous tourné ?

Les scènes en extérieur ont été tournées aux Philippines. Ce sont principalement celles dans lesquelles j’apparais seul, ou avec des Philippins. Par contre, comme nous avions un budget dérisoire, nous n’avons pas pu amener  les acteurs japonais là-bas et les autres scènes ont été tournées au Japon.

Fires On The Plain

Le tournage de Nobi par Ichikawa Kon fut particulièrement éprouvant pour les acteurs (qui ne se lavaient pas et mangeaient très peu). Votre tournage était-il aussi extrême ?

Toujours pour des raisons financières, nous étions une équipe très réduite. Souvent, nous étions à la fois acteurs et techniciens. Du coup, on devait être très maigre. C’était aussi très difficile de porter des objets sur ce tournage aux Philippines. Comme je tourne souvent dans la ville, à Tokyo, du côté de chez moi, c’était une difficulté nouvelle. Je rêvais de tourner dans la jungle, mais ce fut beaucoup plus difficile que ce que j’imaginais.

C’est vrai qu’on vous considère plutôt comme un cinéaste de l’oppression urbaine, sauf que depuis deux films, Kotoko et celui-ci, vous délaissez la ville pour la nature. Voyez-vous cela comme une rupture thématique dans votre cinéma ?

Lorsque j’avais 30 ou 40 ans, je décrivais la ville dans mes films : je montrais beaucoup de chair humaine contre le béton ou la technologie et j’évitais de mettre de la verdure dans mes plans. C’était très intentionnel de ne pas filmer la nature. Je voulais que l’homme soit le seul élément organique. Depuis Vital, j’ai commencé à m’intéresser à la nature, même si on y voit encore beaucoup de paysages urbains. Je voulais montrer que l’on aboutit à la nature en passant par un tunnel qui est la chair humaine. À partir de là, j’ai introduit la nature dans mes films.

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À l’inverse, certaines scènes semblent très théâtrales, reflétant une artificialité cauchemardesque, en opposition avec la nature qui entoure les personnages, comme la scène de massacre. Comment l’avez-vous tournée ?

Vous voulez savoir s’il y a un vrai message, un sens, à cette scène ? On remarque souvent que l’on n’y voit pas de soldats américains, qui sont censés être l’ennemi de ces Japonais qui sont massacrés. On peut penser que c’est à cause du budget, mais ce n’est pas le cas. C’est tout à fait intentionnel. Je ne voulais surtout pas les montrer. Mettre un soldat américain face à un soldat japonais, c’est en faire son ennemi. S’ils s’entretuent, c’est à cause des décideurs de guerre, ceux qui sont quelque part plus haut dans la hiérarchie. Voilà le véritable ennemi, pas les soldats américains qui sont en face ! Je voulais montrer un drame absurde sur la guerre, d’où le côté théâtral dont vous parlez. Je voulais faire une sorte de huis clos dans la nature. C’est un espace limité avec un nombre limité de personnages. Par exemple, dans cette scène, je voulais que les balles viennent de nulle part, que l’on ne puisse pas déterminer leur provenance. C’est un autre moyen de montrer l’absurdité de la guerre.

Fires On The Plain

Comment le film a-t-il été reçu au Japon ? Est-il un succès ?

Le film n’a pas bénéficié d’une grande distribution dans les multiplexes. Par contre, il a connu un grand succès pour une œuvre distribuée dans des petites salles. Il est d’ailleurs toujours exploité aujourd’hui. J’ai l’impression qu’il touche plusieurs générations : ceux qui aiment le roman de Ōoka Shōhei, c’est-à-dire des personnes plutôt âgées, mais aussi des mères de famille, qui s’inquiètent pour l’avenir de leurs enfants, ou des jeunes gens. On a commencé avec 45 copies au Japon, maintenant il y en a 70. Il y a donc de plus en plus de salles qui le projettent et j’espère que ça va continuer.

Vous avez justement choisi de rester complètement indépendant et en marge de l’industrie du cinéma japonais et de ses grands studios, quand d’autres cinéastes de votre génération, comme Miike Takashi ou Sono Sion, alternent les films de commande et quelques films plus personnels. Que pensez-vous de ce choix et de l’évolution du cinéma japonais ?

J’ai déjà travaillé pour les grands studios. Après Tetsuo, j’ai par exemple fait Hiruko ou, un peu plus tard, Gemini. Ce sont des films qui ont été financés par de grands studios, tout comme Nightmare Detective. Il y a aussi Tetsuo: The Bullet Man, même si c’est moi qui ai monté le projet. C’est donc un type de collaboration que je connais. Quand je reçois des commandes, il faut par contre absolument que je trouve un moyen de me l’approprier, d’en faire mon jouet, sinon le projet ne m’intéresse pas. Ceux qui arrivent à faire beaucoup de commandes, comme les réalisateurs que vous avez cités, doivent être des professionnels du cinéma, alors que je ne me considère pas comme un professionnel : je suis surtout un auteur.

Tetsuo the bullet man

En parlant d’auteur, on a pu découvrir l’an dernier à Kinotayo FORMA de Sakamoto Ayuki qui a collaboré avec vous sur A Snake Of June et Vital. Pensez-vous qu’une relève soit possible au Japon dans le cinéma indépendant ?

Ah non, elle n’a pas travaillé sur Vital et A Snake Of June : elle est arrivée dans l’équipe lumière de Tokage, que j’ai fait pour la télévision, et elle est devenue chef de l’équipe lumière, malgré son jeune âge, sur Nightmare Detective 2 après avoir travaillé sur le premier. Effectivement, il y a une nouvelle génération d’auteurs comme elle. Je pense que ce qui leur permet de réaliser des films est surtout l’évolution technique du numérique. Comparé à autrefois, c’est plus facile de tourner. Mais il faut aussi avoir du talent. Si on a du talent comme elle, il y a un public !

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Vous avez beaucoup collaboré avec le compositeur Ishikawa Chū, pour des musiques industrielles (Tetsuo) mais aussi pour des musiques plus classiques (comme pour NOBI). Pouvez-vous parler de votre relation avec Ishikawa ? Comment compose-t-il ses musiques pour vous ? En regardant le film ?

Il compose toujours en voyant le film terminé. Il fait ça chez lui, vu que c’est aussi son studio. J’écoute ensuite.

Trent Reznor a composé un titre de Tetsuo: The Bullet Man. Etait-ce un choix évident pour votre « film américain » ou est-ce que quelqu’un vous a suggéré cette collaboration ?

On se connaissait déjà car il m’avait commandé un clip, que je n’avais pas pu faire, il y a très longtemps. Il a ensuite fait un jingle pour MTV et composé un morceau, sans même voir le film, qu’il m’a envoyé. Comme c’était parfait pour le générique de fin, je l’ai choisi.

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Vous êtes également acteur et interprétez un rôle dans le prochain film de Martin Scorsese. Comment vous a-t-il contacté ? Pourquoi avoir choisi ce rôle ?

Il y a 5 ans, le directeur de casting de Scorsese m’a fait venir à une audition et j’ai été sélectionné.

Comment est-ce que ça s’est passé ? C’était intéressant ?

J’ai rencontré Scorsese lors de l’audition et ça a été une rencontre exceptionnelle. Mais j’ai signé un contrat avec une clause de confidentialité : je peux dire que j’ai joué dans ce film, mais je ne peux pas en parler. C’était quand même une expérience incroyable, et ce depuis cette rencontre à l’audition.

Nous demandons à chaque réalisateur que nous rencontrons de nous parler d’une scène d’un film qui l’a particulièrement touché, fasciné, marqué et de nous la décrire en nous expliquant pourquoi.

Pouvez-vous nous parler de ce qui serait votre moment de cinéma ?

 Hagiwara Ken'ichi

J’en ai deux. La scène avec le drapeau dans Les 7 Samouraïs et une des premières scènes de Seishun no satetsuavec Hagiwara Ken’ichi. On le voit faire le ménage avec des patins à roulette. On est en 1974 et il est très jeune, mais dégage déjà un charme évident, et dégage une forme d’héroïsme de la jeunesse, qui m’a profondément marqué.

Propos recueillis le 03/12/2015 à Paris par Marc L’Helgoualc’h et Victor Lopez.

2 FILMS DE SHINYA TSUKAMOTO : FIRES ON THE PLAIN / TETSUO: THE BULLET MAN. Japon. En COMBO (DVD + Blu-Ray) le 04/01/2017.

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