Jusqu'à mon dernier souffle

Paris Images Cinéma – L’industrie du rêve : Jusqu’à mon dernier souffle de Yash Chopra, le dernier moghol du cinéma hindi

Posté le 26 janvier 2017 par

Paris Images Cinéma – L’industrie du rêve nous offre le jeudi 26 janvier la projection de Jusqu’à mon dernier souffle, le chant du cygne de l’illustre Yash Chopra, grand bretteur de la romance indienne devant l’éternel. L’occasion idéale de revenir sur sa carrière !

Rembobinons le temps. Faisons renaître de ses cendres notre phénix cinéphilique ! Retournons au XXème siècle, en l’an de grâce 1932. En cette année, des événements en rafale se produisirent. Mohandas Gandhi réussit à octroyer de nouveaux droits aux Intouchables grâce à sa grève de la faim. Mais, ici, ce qui nous intéresse eut lieu trois jours plus tard. Un 27 septembre 1932, à Lahore, une famille punjabi célébrait l’arrivée d’un nouveau né : Yash Chopra naissait ! Huitième enfant d’une vaste fratrie, il en ferma la lignée. Il grandit au sein de l’Empire britannique des Indes alors en pleine mutation. Conflits, émeutes, partitions et autres « festivités » bercèrent la jeunesse de Yash Chopra. Pourtant, si l’impact de ces épisodes peut avoir marqué Yashji, ses futures œuvres s’imprègneront d’ailleurs en filigrane de la politique indienne et de son charivari, son crédo sera l’exploration des sentiments. Les conflits intérieurs et les émotions nourrissent les œuvres de Yash Chopra en se déclinant à foison. La haine et la violence, émanant des incidents historiques, se substituent chez Yash Chopra en amour. L’amour dont il s’acharna à traiter les myriades de facettes. Celui-ci sert de moteur à la narration de ses films en s’incarnant sous la forme de relations hors mariage, fusionnelles, obsessionnelles et malsaines ou encore familiales.

La genèse de ce cinéaste débute grâce à son grand frère, Baldev Raj Chopra. Après avoir œuvré comme assistant sur des longs métrages, il troque sa place et passe derrière la caméra. Son aîné produit sa première œuvre : Dhool Ka Phool (1959). Ce mélodrame sur l’illégitimité marque  ainsi le commencement d’une collaboration entre les deux frères. De leur entraide émergera ainsi divers films stupéfiants, dont Waqt (1965) et son casting impressionnant où l’on y croise une distribution d’ensemble avec Sunil Dutt, Shashi Kapoor ou encore Sharmila Tagore. La couleur y fait ses balbutiements en s’invitant sur la pellicule de façon criarde. Mais c’est assurément l’aspect choral du film qui sidéra, jadis, et poussa bon nombre de productions à en copier la formule. Les frères continuent dans leur lancée et effectuent une embardée filmique à 180 degrés. Ils s’attaquent, avec un petit budget, à Ittefaq (1969). Tourné en un mois, ce film à suspense met en scène un peintre (Rajesh Khanna) accusé du meurtre de sa femme. Les chansons, entrecoupant habituellement les longs métrages commerciaux, ont ici décampé, fait rare et audacieux à l’époque, même si le film n’est autre qu’un remake de Signpost to Murder (George Englund, 1964). Si l’association des frères Chopra fonctionne, artistiquement et commercialement, l’aventure s’arrête brusquement. Dans les années 70, Yash Chopra fait son « rumspringa ». Il file, se défait de l’aura de son frère, se marie et crée sa société de production et de distribution : Yash Raj Films. Avec celle-ci, il va bâtir un empire ! Néanmoins, avant de se consacrer essentiellement à sa maison de production jusqu’à son dernier souffle, il continue à tourner quelques métrages pour Trimurti Films à l’instar du classique Deewar (1975).

Durant sa longue carrière, Yash Chopra se réinventa, osa des films en avance sur son temps (Lamhe, 1991) ou un retour en amont en réintroduisant des thématiques disparues mais chères à l’industrie du divertissement hindi. Yash Raj Films, sous son impulsion, continue à distiller de film en film les ingrédients phares d’un cinéma classique, mais avec une approche contemporaine, originale et innovante. La longévité de la carrière de Yash Chopra réside ainsi dans un constant regard sur son époque et une refonte de son style. Son esthétique flamboyante, voire coup de poing, qui dans les années 70, n’hésitant pas à user des joies du zoom, s’affine, au fur et à mesure des décennies passées et gomme ainsi ses aspérités. Il garde toujours ses plans aériens impressionnants et ses scénarios déroutants, élevant ses films dans une autre sphère. Il confère ainsi à ses divertissements une dimension et une aura impalpables : « plus grandes que nature ». Ces plans circulaires, virevoltant autour de ses personnages, ont contribué à véhiculer cette grâce aérienne. Ses films, reflétant pourtant les problèmes sociaux, en sous-texte, s’évertuent à dépasser les lois de l’apesanteur et à nous mener dans le monde du songe cinéphilique, du divertissement immodéré où la démesure contribue à exalter les passions. Les histoires de ses romances et drames restent ainsi implacables. Yash Chopra fut, certes, l’un des rares à savoir filmer un champ de moutarde ou de tulipes comme personne, mais surtout, il sut y distiller avec précision les ressorts déclencheurs d’émotions. La musique en fut un de ses véhicules.

La musique dans l’œuvre de Yash Chopra reste l’un des organes vital de ses films. Aussi cruciale que ses personnages, aussi primordiale que son histoire, elle officie telle une « madeleine de Proust ». Elle ranime des souvenirs vivaces et à vocation de toucher les cordes sensibles. Ces mélodies et chants s’incarnent comme un prolongement de l’âme du film. Yash Chopra fut  un conteur guidé par la voix du cœur. Ses musiques ont une profondeur, une pulsation. Yash Chopra cherchait méticuleusement des œuvres musicales donnant un rythme et une âme à ses films. Son usage des compositions inédites de Madan Mohan, trente ans après sa mort, pour donner une voix interne à Veer-Zaara (2004), illustre parfaitement ce travail.

Yash Chopra s’essaya à tous les genres. Le drame social avec Dhool Ka Phool (1959), le film d’action avec Trishul (1978), l’expérimental avec Lamhe (1991), le thriller avec Darr (1993) ou la romance avecVeer-Zaara (2004). S’il a touché à moult formes, à moult conventions cinéphiliques,  réalisé des films autour de personnages féminins (Chandni, 1989), il a aussi contribué à la carrière de deux monuments du cinéma hindi : Amitabh Bachchan et Shah Rukh Khan. En ce qui concerne Amitabh Bachchan, il a peaufiné tour à tour l’image de jeune homme en colère amorcé avec Deewar (1975) et à redéfinir celle du romantique avec Kabhi Kabhie (1976). Yash Chopra y utilisera la voix langoureuse de ce baryton comme atout de charme. Pour Shah Rukh Khan, Yash Chopra lui offrit un rôle négatif dans Darr (1993) où il traque sa dulcinée Kiran de façon obsessionnelle. Il lui fait déclamer, en bégayant, la phrase récurrente et culte : «I love you, K-k-k-Kiran! ». Cette première collaboration atypique lance Shah Rukh Khan sous les feux de la rampe. Ce film renverse l’image conventionnelle et policée du héros hindi. Enfin, en tant que producteur, supervisant le premier long métrage de son fils, Aditya Chopra, Yash Chopra participe à moderniser l’image du « lover boy » dans Dilwale Dulhania Le Jayenge (1995). DDLJ reste à ce jour l’un des succès phénoménal du cinéma hindi, mettant en scène la jeunesse de la diaspora indienne confrontée aux traditions. Il continuera cette démarche dans une de ses réalisations avec Dil To Pagal Hai (1997). Ainsi Yash Chopra fut certes affublé du titre de roi de la romance, mais il hérita aussi à juste titre du sobriquet de faiseur de rois. Après tout, Amitabh a autant de fidèles que Ganesh, Krishna, Allah et Bouddha réunis tandis que Shah Rukh Khan est quotidiennement paré de la dénomination de « King Khan ».

Petit par la taille, mais ô combien grand par son ouvrage, Yash Chopra  restera l’un des souverains pontifes du 7ème art indien. Celui qui réinventa la romance à grande échelle avec une touche d’exotisme immortalisa les cimes suisses ainsi que les champs hollandais. Il a défini et dessiné l’iconographie populaire du cinéma dit « Bollywood ». S’il laisse un gouffre, la relève reste assurée. Un certain Karan Johar, producteur-réalisateur prolifique, au style ampoulé, renverse les tabous de la culture indienne, embrasse les valeurs familiales et traditionnelles tout comme les Chopra, père et fils. Mais l’héritage de Yash Chopra perdure déjà et surtout par le biais de ses deux fils. Le stakhanoviste Aditya Chopra, lui-même réalisateur-producteur-scénariste, siégeant au directoire de Yash Raj Films, aux côtés de son frère Uday Chopra qui veille depuis quelques années à la société de son père et à son expansion. Aditya Chopra, qui a œuvré sur les derniers métrages de son père en tant que conseiller et en a même réalisé certaines séquences, saura garder à flot le paquebot YRF.

Le dernier souffle de Yash Chopra expira certes à l’hôpital Lilavati de Mumbai, mais son film posthume, Jab Tak Hai Jaan (Tant qu’il y a de la vie), réanimera cette légende. Ce long métrage réintitulé dans nos contrées, Jusqu’à mon dernier souffle, résonne comme le début d’une maxime fantomatique. Yash Chopra l’avait annoncé. Ce film serait son dernier. Il clôt ainsi son parcours cinéphilique par un film testament. Ironiquement, la mort l’a pris au mot et l’a cueilli. Immortalisé par ses romances épiques et ses drames fatidiques, il continuera à inspirer réalisateurs et producteurs, à émouvoir des générations de cinéphiles et à faire battre les cœurs.

Marjolaine Gout.

Jusqu’à mon dernier souffle (Jab Tak Hai Jaan) de Yash Chopra (lire notre critique ici).

Projeté à Paris Images Cinéma – L’industrie du rêve le jeudi 26 janvier à 22h00 au Christine 21 (4 Rue Christine, 75006 Paris). En accès libre sur réservation ici ! 

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