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FFCP 2016 – Entretien avec Lee Kyoung-mi pour The Truth Beneath

Posté le 10 décembre 2016 par

Cette année encore, le FFCP (Festival du Film Coréen à Paris) a fait honneur aux femmes réalisatrices coréennes. Largement représentées au fil des éditions, nous avons pu constater l’importance de ces artistes et de la diversité de points et de thèmes qu’elles apportent au sein de cette industrie cinématographique à force de talent et de persévérance. Et c’est donc sans grande surprise que le prix du public inaugural fut décerné à Lee Kyoung-mi pour son excellent thriller The Truth Beneath. Encore inconnue du grand public en France, cette talentueuse réalisatrice a fait ses débuts comme assistante de Park Chan-wook sur Lady Vengeance, et elle a réalisé son premier long métrage en 2008 Crush and Blush, co-écrit et produit par son mentor. Récompensée au Blue Dragon Film Awards en 2008 comme meilleure nouvelle réalisatrice, elle revient huit ans plus tard avec The Truth Beneath et confirme avec brio son statut d’auteure à suivre.

The Truth Beneath est un thriller, genre étendard du cinéma coréen. Pourquoi avoir choisi de faire un film noir ? De quelle manière souhaitiez-vous l’aborder ?

C’est un genre que j’affectionne tout particulièrement, et cela fait un bout de temps que je souhaitais en réaliser un. J’ai dû attendre plus longtemps que prévu avant de venir au genre. J’aime beaucoup les films qui reposent sur une intrigue à suspense, dans lesquels on est à la recherche de la vérité.

The Truth Beneath a certaines similarités thématiques avec votre premier long métrage Crush and Blush. Il y a au centre un personnage principal qui ne cadre pas avec les stéréotypes, Une rupture entre le monde des adultes et des adolescents, et des enfants qui souffrent des problèmes conjugaux de leurs parents. De quelles manières avez-vous souhaité les aborder dans ce nouveau film ?

Il y a quelques thèmes récurrents dans mes deux films en effet. Ils concernent notamment le personnage du professeur de la jeune fille dans Crush and Blush qui est secrètement amoureuse du père de celle-ci. Un homme charismatique et très attirant. Je pensais peut-être développer ce sujet dans un autre film. Bien que ce ne soit pas l’intention initiale, le trio amoureux a refait surface dans l’histoire de The Truth Beneath. Une relation adultère comprenant le mari, la femme et la maîtresse qui est aussi le professeur de l’enfant du couple. Or dans ce nouveau film je souhaitais aborder ce sujet du point de vue de l‘épouse. Dans mon premier film, le personnage principal était aussi une femme. Celui-ci m’a été inspiré par un court métrage que j’avais réalisé auparavant. L’un des deux personnages féminins était, je le pense, particulièrement intéressant, au point de le développer dans un long métrage.

 

Kim Joo-hyuk dans le rôle du père charismatique et politicien égoïste

Kim Joo-hyuk dans le rôle du père charismatique et politicien égoïste

On adopte très vite le point de vue du personnage principal féminin, et son état de confusion suite à la disparition de sa fille. Un état qui ouvre le champs des possibles et de nombreuses pistes narratives. De quelles manières les avez-vous abordés dans votre mise en scène? Comment avez-vous travaillé avec votre monteur ?

Le montage fut une étape importante dans la conception de ce film. Cela a pris un temps fou. Il était primordial selon moi, pour conserver l’énergie contenue dans le récit et la restituer par l’image, de ne jamais faire retomber la tension. Faire en sorte de toujours tenir en haleine le spectateur, entretenir le suspense avec une intrigue solide, elle-même soutenue par un rythme qui monte crescendo.  Le personnage principale est la mère de Min-jin, et dès la disparition de sa fille, elle rentre dans un état de panique et entreprend de la retrouver par tous les moyens, de découvrir la vérité et en cas de crime de faire payer les coupables. J’ai voulu que l’état mental de cette femme influe sur l’ambiance générale du film, que l’on adopte son point de vue, son ressenti dans les images, même quand elle n’apparaît pas à l’écran. J’ai voulu accentuer cet effet grâce au montage, mais la musique et le travail du son jouent aussi un rôle important dans ce processus.

Avez-vous dû abandonner certaines intrigues sur le banc de montage ?

Ce qui a vraiment changé par rapport au script original est le dénouement de l’intrigue. J’avais au départ imaginé une conclusion plus atroce et violente. Et j’ai décidé de faire quelque chose de moins sombre.

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Dans son enquête la mère découvre qu’elle ne connaissait pas sa fille. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette rupture évidente entre le monde des adultes et des ados ? Et comment avez-vous construit votre histoire ?

C’est justement ça qui m’intéressait. Quand la confiance que l’on peut avoir envers une personne qui nous est proche, que l’on pense connaître par cœur est ébranlée, et que l’on découvre qu’elle est au final très différente de l’image que l’on avait d’elle. On ressent alors un sentiment de panique, de peur. Et cela est d’autant plus évident quand il s’agit d’une relation mère/fille. Se rendre compte que l’enfant que l’on aime et que l’on a choyé n’est pas aussi gentille et innocente qu’on le pense, cela remet en cause les sentiments que l’on pensait partager. Le monde s’écroule, et surgissent alors la douleur, la peine et la déception. Autre point que souhaitais développer dans ce film : je voulais que la mère durant sa quête finisse par découvrir d’autres facettes de sa personnalité qu’elle ignorait jusqu’alors.

J’aime beaucoup la façon dont vous dépeignez l’univers des deux adolescentes qui malgré leur statut d’exclus semble empreint d’une grande douceur et de fantaisie. Elles sont pourtant victimes de violences assez cruelles à l’école. Comment faire coexister ces deux mondes ? Vous vous intéressez depuis votre premier film à ces problèmes. Comment l’aborder dans un film sans tomber dans la caricature ?

Il y a effet dans ce film cette dichotomie avec d’un côté un mode adulte très  froid, pessimiste et violent et de l’autre j’ai souhaité restituer une ambiance très féminine, chaude et chaleureuse, une vision empreinte d’espoir. Les deux jeunes amies se sont trouvé une forme de refuge qui les protège du monde extérieur. Et j’ai pu faire coexister de manière cohérente ces deux univers grâce aux nœuds de l’intrigue et à certains indices.

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A droite Shin Ji-hoon dans le rôle de la disparue Min-jin

On a en effet l’impression que l’on a volé leur innocence. Que le monde violent des adultes a fini par les contaminer et qu’au final elles ne peuvent se défendre qu’en utilisant les mêmes armes qu’eux.

Malgré les égarements des deux jeunes filles, il y a tout de même un certain espoir. Le personnage de Min-jin laisse malgré elle des indices destinés aux personnes de son entourage et leur témoigne en décalé l’amour et l’affection qu’elle leur porte.

Après Crush and Blush, vous abordez de nouveau le thème des violences faites à l’école. Le sujet est récurrent dans le cinéma coréen. Pour quelles raisons vouloir le traiter et comment ?

Effectivement, c’est un sujet important et très concret. Je souhaitais aborder le thème du harcèlement à l’école de manière réaliste, je ne voulais pas créer de toutes pièces des situations fantaisistes. Dans The Truth Beneath les scènes décrites dans lesquelles le personnage Min-jin se fait malmener par ses camarades de classe sont issues de témoignages bien réels et pas de mon imagination. J’ai demandé à mes actrices si elles avaient connu ou assisté à des formes de violence en milieu scolaire. C’est ainsi que j’ai pu réaliser ces scènes.

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Son Ye-jin à la recherche de la vérité

Votre film dénonce une forme d’individualisme dans la société coréenne qui fait passer le paraître avant les choses essentielles de la vie. Elles se traduisent notamment dans le comportement du père qui se soucie plus de son image en campagne que du sort de sa fille et sa femme. Pourquoi ?

En effet, c’est un sujet que je trouve intéressant. Il y a une scène assez éloquente dans le film, celle où la mère de Min-jin se rend au commissariat pour signaler la disparition de sa fille.  Et lorsque l’inspecteur lui pose des questions sur les fréquentations de sa fille et notamment de son amie Ja-ye et si elle la connaît, elle répond complètement à côté et dit qu’elle sait qu’elle travaille très bien. En Corée cela sous-entend que sa fille est quelqu’un de très bien, une enfant modèle et studieuse donc son amie l’est forcément. Elle ne fréquente que ce genre de personnes. C’est le paraître qui prime. Quant au père, Jong-chan,  il a une réaction différente. Il est au courant de la disparition, mais il privilégie son objectif de campagne électorale. C’est très égoïste de sa part. Je voulais aussi montrer l’aspect hypocrite de cet homme politique que ne s’exprime sur le sujet qu’au travers de ses discours politiques. Il se cache derrière son image publique.

Le film repose notamment sur les épaules de votre actrice Son Ye-jin. Comment s’est déroulée votre collaboration et pourquoi l’avez-vous choisi ?

Il faut bien savoir, en Corée il est très difficile de monter un projet de film dont le personnage principal est une femme. J’ai eu beaucoup de chance de recevoir le soutien d’investisseurs. Ils en avaient peut-être un petit peu marre de ces thrillers ne reposant qe sur des univers quasi masculin. Je les ai convaincus en leur disant que le film marcherait avec en tête d’affiche une actrice de renom. Son Ye-jin est très en vogue en ce moment, et ne comptait aucun échec commercial dans sa carrière. Elle n’avait jusqu’alors interprété que des rôles très féminins, de femmes fragiles, que l’on a envie de protéger. Je souhaitais aller à l’encontre de cette image et la diriger dans un personnage de femme forte psychologiquement, et prête à tout pour protéger son enfant. C’est ce qui a motivé mon choix.

Lee Kyoung-mi dirige Son Ye jin

Lee Kyoung-mi dirige Son Ye jin

Et sinon, quels sont vos futurs projets ?

Je suis en train d’y réfléchir, mais je pense que ce sera un film de genre type horreur. Et j’espère ne pas attendre huit ans avant de le réaliser, je n’arriverai pas à suivre la production, je ne suis plus toute jeune aujourd’hui ! Je commence à fatiguer plus rapidement. Il faut que je me remette au travail rapidement (rires)

 

Propos recueillis le 31/10/2016 à Paris et retranscris par Martin Debat.

Photo : Martin Debat.

Traduction : Ah-Ram Kim.

Remerciements à Marion Delmas et à toute l’équipe du FFCP.

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