PIFFF 2016 – Critique The Mermaid de Stephen Chow

Posté le 6 décembre 2016 par

Stephen Chow est un cinéaste à part dans nos contrées. Découvert en grandes pompes grâce à sa comédie footbalistique Shaolin Soccer (2001 – 660 000 entrées salles), succès qui en entraîna logiquement une poignée d’autres, plus modestes, avec les exploitations successives de Crazy Kungfu et CJ7. On attendait donc avec enthousiasme cet effet de rebond qui aurait dû garnir les rayonnages de nos magasins culturels des nombreux inédits du bonhomme. A de rares exceptions près (un coffret HK et Bons baisers de Pékin), sa filmographie demeure malheureusement quasi inconnue chez nous. La faute incombant en partie à ces vauriens de Weinstein qui, non contents de charcuter les films qu’ils exploitent, s’étaient octroyés au passage les droits à l’international de classique tels que King of Comedy et God Of Cookery dans le but d’en réaliser des remakes US.

L’annonce  en 2015 d’un succès sans précédent au box-office local avec la comédie The Mermaid raviva notre intérêt pour l’homme le plus drôle de Chine. Le film fit son petit tour des festivals en Europe (au NIFFF), sans s’arrêter par chez nous. On espérait pourtant le voir au Festival du Film Chinois de France, mais il ne put malheureusement être sélectionné. Et notre attente fut enfin récompensée en cette fin d’année, avec d’abord sa programmation à Strasbourg puis à la Nuit halluciné à Nantes,  et l’annonce de sa présence au PIFFF (Paris International Fantastic Film Festival). Le film sera donc projeté dans la salle mythique des Grands Boulevards, le Max Linder Panorama, dans sa version 3D.

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Mais quelle drôle d’idée de la part du comique cantonnais d’adapter un conte de Hans Christian Andersen au sein d’une production de Chine continentale ! Un choix pas si anodin que cela, tant l’hybridité et la dualité du personnage Stephen Chow sont les moteurs de son cinéma. Voilà déjà quelques années que le roi de la comédie avait délaissé sa place devant la caméra, préférant se concentrer sur son travail de réalisateur et de producteur. Une façon pour lui de s’éloigner de son image publique qu’il a semble-t-il du mal à contrôler. Stephen, aussi drôle et talentueux soit-il, est un clown triste, dépressif, qui vit entouré de sa cour. Un mode de vie reclus qui ne cadre pas toujours avec ses ambitions artistiques. Car si il y a bien une chose qui est évidente dans son cinéma, c’est qu’il aime parler des gens du peuple, des personnages marginaux, des défavorisés ; ils nourrissent son art au sens propre comme au figuré. Et si cet amour avec son public fonctionne si bien, c’est qu’il est sincère. Mais son statut star du rire nourrit aussi cette crainte d’une hypothétique déconnexion avec son public, elle est d’ailleurs au cœur même de l’histoire de son nouveau film.  Sa starification l’a donc isolé dans les hautes sphères du monde du divertissement, et a d’une certaine façon creusé la distance avec le jeune trublion d’origine modeste qu’il fut jadis. Mais c’est non sans une certaine nostalgie qu’il décrit avec émotion et honnêteté le mode de vie populaire en Chine avec ses ouvriers, ses artisans, ses buvettes et ses restaurants en plein air. De plus, il connait bien aujourd’hui le gratin, et s’en donne à cœur joie pour tailler un costard sur mesure à tous ces nantis et ces nouveaux riches, sorte de réalité paradoxale dans un pays sous gouvernance communiste.

Deng Chao

Deng Chao

Liu Xan (Deng Chao), playboy millionnaire vient d’acquérir aux enchères une île qu’il compte transformer en un immense complexe hôtelier, quitte à bouleverser l’écosystème marin. Son ambition ne met pas seulement en péril les dauphins, mais une espèce légendaire : les sirènes. Afin d’assurer leur survie, ces dernières envoient en mission la jolie Shan (Lin Yun), chargée de séduire le riche parvenu et le conduire dans un piège mortel.

Yun Lin dans sa tentative de séduction

Yun Lin dans sa tentative de séduction

Stephen Chow trouve dans ce conte matière à transgresser mais aussi à se remettre en question en y exorcisant ses propres démons. Et cela commence dès la scène d’ouverture, avec ce faux musée de biologie marine tenu par un escroc, qui guide son groupe de badauds, sans quitter sa table de poker. Et avec nonchalance, le réalisateur nous conduit jusqu’à sa chute, absurde et grotesque, qui déclenche l’hilarité. Bien que le gag paraisse presque hors contexte, il annonce la teneur du film : il n’est pas là pour exhiber sa créature mythique, le sujet est ailleurs. Tout est question d’être et de paraître, il s’amuse ici à mettre en opposition le gars du peuple et le nouveau riche, la femme et le poisson, l’ambition et les sentiments, la comédie et l’engagement, le rire et le malaise.

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Le réalisateur trouve en Deng Chao son parfait alter ego de cinéma. Un type présenté tel un millionnaire qui affiche avec arrogance sa réussite, et qui veut imposer sa place au sein d’un groupe de nababs excentriques (caméo désopilant de Tsui Hark). Une ambition qui devrait le conduire tout droit dans les bras de la riche héritière Ruo Lan (Zhang Yuqi). C’était sans compter l’apparition à la fête d’une étrange jeune femme à la démarche maladroite, maquillée comme un camion volé. Une présence incongrue au milieu de ces créatures mannequins à moitié nues dans leurs costumes de sirènes. Et dans cette bacchanale, tout le monde semble cacher sa véritable nature : les sirènes sont des escorts, le riche un ancien pauvre, la moche une jolie sirène, seule la promise semble cadrer avec son image de princesse.

Yuqi Zhang, une ambitieuse héritière

Yuqi Zhang, une ambitieuse héritière

Bien sûr rien ne se passera comme prévu, et le destin de tous ces personnages s’en trouvera bouleversé. Stephen Chow recycle avec bonheur la formule de son succès. D’abord, se payer la tête de son personnage principal masculin, qui est un ignare insolent et prétentieux. Rôle qu’il a endossé pendant des années et que son successeur Deng Chao interprète à merveille. A cela s’ajoute sa vision très personnelle de la comédie romantique, dans laquelle la dulcinée est souvent une beauté qui s’ignore et la révélation des sentiments apparaît quand l’homme, au début réticent,  apprend à la connaître. On retrouve aussi des scènes d’humiliation, qui disparaissent comme par magie dans les montages internationaux, mais dont les Chinois raffolent. Et parmi cette avalanche de gags, on voit apparaître des scènes d’une violence graphique à laquelle nous, spectateurs occidentaux, sommes peu habitués. Dans sa florissante carrière d’amuseur, Stephen Chow avoue sans ambages son goût immodéré pour le grand guignol et la Catégorie 3. Il n’a notamment pas hésité dans ses précédents films à tuer violemment des enfants à l’écran, tel me gamin exécuté à coup de fusil dans la scène d’ouverture de Bons baisers de Pékin. Et The Mermaid n’est pas exempt de scènes cruelles et parfois choquantes. Il ne s’agit pas d’un artifice pour satisfaire un public avide de sang frais. Rien de gratuit ici : ce sadisme est mis à contribution d’un message raconté en filigrane dans cette comédie fantaisiste, un discours militant écologique qui dénonce les dérives du libéralisme dans lequel s’est engouffrée la Chine depuis qu’elle s’est ouverte au monde. Bien que cela puisse paraître naïf de critiquer le capitalisme sans conscience, et des conséquences désastreuses de telles pratiques sur notre environnement aux profits de quelques privilégiés, cela n’altère en aucun cas la sincérité du propos de son auteur. Et au-delà des simples caricatures, il parvient dans ses meilleures scènes à faire mouche, créer du rire avec le malaise. Jamais jusqu’alors il n’avait autant malmené ses personnages principaux et on est presque abasourdi par le sort qu’il réserve à la mythique créature. On est de tout cœur pour cette pauvre sirène, à qui la jeune révélation Lin Yun prête ses traits gracieux et sa fantaisie loufoque. On dirait une poupée chinoise capable de grimaces et d’attitudes tellement hilarantes, qu’elle semble tout droit sortir d’un cartoon. De même Stephen Chow décrit parfaitement l’opposition qui sépare les deux mondes, celui des riches industriels, froid, moderne, tape à l’œil, à l’univers fantaisiste, coloré et organique des sirènes. Cela se traduit notamment par sa mise en scène, plus virevoltante dans ses mouvements d’appareils, sans compter l’empathie immédiate qu’il crée dans sa caractérisation soignée de ces personnages mi-hommes, mi-poissons, entrés malgré eux en résistance.

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Bien que tous les ingrédients figurent sur la recette, le dosage remis au goût du jour ne fonctionne pas avec autant de virtuosité que ses films réalisés à Hong Kong. On a beau rire à gorge déployée à quelques moments, notamment lors de la scène d’introduction, sans oublier une tentative d’assassinat piquante, et une visite au commissariat des plus désopilante, on sourit durant le reste du film poliment, amusé, sans que nos zygomatiques ne soient tellement stimulés. Le réalisateur semble plus intéressé par l’idée de réaliser un  film à mi-chemin entre la fable cruelle et le conte moral. Il faut tout de même souligner l’une des grandes qualités de Stephen Chow. C’est un cinéaste qui fait de la comédie visuelle. Sa mise en scène participe à l’élaboration des gags et il joue des codes du cinéma pour soigner ses chutes. Mais il lui manque cette vision capable de transcender son sujet, de concilier à la fois sa science infuse du rire et ses revendications sociales et sociétales. De même il semble limité techniquement, il a beaucoup de mal à utiliser les outils numériques de trucage, sans compter son usage de la stéréoscopie qui fait ici office de gadget.

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On l’aura bien compris, Stephen Chow semble renouer avec le succès, mais n’a pas encore retrouvé son panache. Mais qu’importe ! Le plaisir est là, et il nous offre quelques beaux fous rires. Avouons-le, on n’a pas beaucoup rigolé au cinéma ces derniers temps, et nous ne pouvons qu’être reconnaissants envers Stephen Chow de nous avoir plongés dans cet univers frappadingue. Ce qui est rassurant en revanche, est de voir cette fraternisation artistique avec Dieu Tsui Hark, qui avait lui-même opéré un retour sur le marché chinois par la petite porte. Regardez où il en est aujourd’hui ! On ne peut espérer que le roi de la comédie prenne exemple sur lui, et les premières images de leur future collaboration sur The Monkey King 2 semble des plus encourageante.

Martin Debat

The Mermaid de Stephen Chow. Chine. 2015. Projeté au PIFFF en 3D le jeudi 8 décembre 2016 à 22h au Max Linder Panorama.

Toutes informations ici. 

Disponible en Blu-Ray All Zones (Régions A B C) chez Sony Pictures (avec des sous-titres français).

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Un commentaire pour “PIFFF 2016 – Critique The Mermaid de Stephen Chow”

  1. Le film ne fut pas boudé par la sélection du Festival du Cinéma Chinois en France mais à l’époque (au printemps), les ayants droits n’ont pas donné l’accord. Le film étant sorti depuis peu sur les écrans chinois avec le succès qu l’on sait, ces ayants droits esperaient probablement pouvoir le distribuer en Europe.
    La question maintenant est de savoir s’il n’est pas trop « vieux » pour une sélection dans la prochaine édition (FCCF ne projettant que des films très récents) Par ailleurs ce serait également dommage d’en priver les spectateurs des régions et d’outre mer (Reunion) et même de Paris (une projection à 22h dans le cadre d’un festival spécifique est certes mieux que rien mais réservé à un public très restreint À voir !

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