Nakata Hideo

Semaine spéciale Nakata Hideo : Entretien avec le réalisateur de Monsterz

Posté le 3 juin 2014 par

Disponible et réfléchit, Nakata Hideo a pris la peine de nous parler de son dernier film, Monsterz, qui sort le 30 mai 2014, et que le Festival du Film Asiatique de Deauville proposait en avant-première mondiale lors de l’édition 2014. Pesant chacun de ses mots, le réalisateur de Ring et Dark Water est longuement revenu sur son travail au sein des studios, sur la situation du cinéma japonais et sur le tsunami de 2011. Interview.

Pouvez-vous nous parler des origines de votre dernier film, Monsterz ?

C’est le remake d’un film coréen, Haunters, que nous avons adapté pour le public japonais, en conservant la trame. La Corée et le Japon ont des points communs au niveau de leur culture traditionnelle, héritée du bouddhisme et du confucianisme, mais nous avons quand même dû travailler certains aspects. Il y a un élément majeur que j’ai tenu à conserver, c’est la remarque du héros quand on lui demande ce que signifie la vie pour lui, et qu’il répond : « Uniquement survivre jusqu’à ma mort ». La vie est un combat perpétuel pour trouver un sens à nos vies en les rendant meilleures. Le méchant utilise les mêmes mots, mais dans un sens complétement opposé. Il se considère lui-même comme un monstre, ne peut communiquer avec les autres humains. Il ne peut pas se tuer, mais va jusqu’à tuer son propre père. Il se demande également pourquoi il existe, quel est le sens de sa vie, et lui aussi répond qu’il ne peut que survivre jusqu’à sa mort. Mais sa vision est négative, nihiliste. Ce dialogue clef m’a vraiment fasciné dans le film original, et j’ai voulu travaillé sur ce concept. C’est mon producteur, Satô Takahiro, avec qui j’avais déjà travaillé sur L: Change the World, qui a choisi le film et le producteur coréen a vraiment aimé l’idée d’une version japonaise.

monsterz

Vous avez parlé de changements dans votre traitement. Quels sont les éléments que vous avez modifiés ?

L’histoire est la même, mais… comment dire ça en restant politiquement correct ? Haunters se déroule dans la Corée contemporaine. Vingt ans avant, un garçon devient un monstre. En voulant rester fidèle à cette histoire, il a fallu faire quelques ajustements concernant… comment dire… (il réfléchit) tout le background industriel, la pauvreté de la famille de ce garçon. Ce sont des différences très légères mais la Corée d’il y a 2 ans n’est pas le Japon d’il y a 20 ans. Les vols du méchant ont aussi été modifiés. Dans notre version, il manipule les gens à distance lors de ses hold-ups, récolte de l’argent et s’installe dans des hôtels de luxe. Il agit comme un homme invisible, ce qui rend presque tout possible pour lui. Dans la version originale, que j’ai beaucoup aimée, il va dans le bureau de gages, dans lequel travaille le héros pour commettre son larcin. Ce sont de petites différences, mais elles nous semblaient nécessaires, au producteur et à moi, pour que le public japonais accepte cette histoire.

Beaucoup de vos œuvres récentes sont des adaptations : L: Change the World est tiré d’un manga, Chatroom d’une pièce de théâtre, TV Show d’un roman et Monsterz est un remake. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce travail d’adaptation et comment vous appropriez-vous ces œuvres originales ?

Nakata Hideo

Faire des adaptations n’est pas vraiment mon choix, mais celui du producteur. Cela rassure les financiers d’avoir un titre populaire avant de se lancer dans un film. Et ce n’est pas spécifique au Japon. Mais The Complex, mon précédent film, était une œuvre originale, et mon prochain film d’horreur le sera aussi. Et même si ce travail d’adaptation n’est pas mon choix à la base, je dois avouer apprécier avoir cette référence comme base pour la création de mon univers. C’est très dur de développer une histoire à partir de rien. C’est douloureux, mais la liberté de création est totale. Dans le cas d’une adaptation, l’œuvre originale nous restreint de par le respect qu’on lui doit. Il y a des avantages et des inconvénients dans les deux cas.

En plus d’être un remake, Monsterz accumule des hommages à de nombreux films : Akira, Incassable, X-Men, Vertigo dans la dernière scène. Ces références étaient-elles importantes à vos yeux ?

J’ai vécu une jeunesse de cinéphile lors de mes années d’études. Et même quand j’étais assistant-réalisateur, je passais tout mon temps à voir des films ! Surtout des classiques ! Hitchcock par exemple est une influence majeure, à laquelle je me réfère sans cesse. Dans ce film… oui, il y a bien l’escalier en spirale, mais je n’y ai pas trop pensé. En fait, pour l’affrontement de ces deux hommes, j’ai demandé à mon cameraman de regarder Heat de Michael Mann. On y retrouve cette opposition entre le héros et le méchant, mais au final, est-ce que Robert de Niro est vraiment méchant ? Je me suis inspiré de cette construction en miroir. Je voulais d’ailleurs un protagoniste féminin, mais on a dû rester sur un thriller d’action entre deux hommes. Par contre, je n’ai pas vu Incassable… Certaines citations sont intentionnelles, d’autres sont presque inconscientes.

Hideo Nakata Monsterz

Tatsuya Fujiwara et Takayuki Yamada

Votre acteur Fujiwara Tatsuya semble depuis peu préférer les rôles de vilain, comme dans Wara No Tate de Miike Takashi ou ici. Comment l’avez-vous dirigé pour accompagner cette orientation ?

Il m’a dit avoir essuyé beaucoup de critiques, notamment par les fans de Death Note (Fujiwara Tatsuya incarne L dans les adaptations live du manga – ndlr), car il crie trop dans les films. Il ne leur semblait pas aussi cool que le personnage du manga. Mais bon, dans un film, on ne peut pas être exactement un personnage de manga, ce sont deux médias différents. Il m’a donc demandé un rôle où il devait rester calme. Il voulait jouer un vilain réaliste. Dans Wara No Tate, il sur-joue peut-être encore un peu, c’est pourquoi il a un jeu très tranquille ici. Son personnage est très difficile à jouer, vu que ce n’est plus un humain, mais qu’il est déjà plus que ça. De plus, presque toutes les scènes d’action sont jouées par le héros, Yamada Takayuki. Il me disait : « C’est un film pour Yamada, je me contente de regarder ce qui se passe ! ». Mais au final, le film parle surtout de ce monstre triste, qu’interprète Fujiwara. C’est lui le véritable personnage principal.

Vous avez également récemment travaillé sur un documentaire Living in the Wake of 3/11. Pouvez-vous nous parler de cette expérience ?

Living in the Wake of 3 11

C’est mon quatrième documentaire et le seul qui n’est pas sur le cinéma. J’ai fait des films sur Joseph Losey, mon mentor Masaru Konuma… Celui-ci est sur le tsunami d’il y a 3 ans. C’est la télévision qui est venu me chercher pour ce sujet, et j’ai tenu à aller voir sur place les conséquences du désastre et de réaliser des interviews. Les producteurs et moi avions des idées différentes de la forme que devait prendre le documentaire, et j’ai fini par réaliser le film en le produisant moi-même. Il n’a d’ailleurs rien rapporté du tout jusqu’à présent. Mais je voulais vraiment rencontrer ces gens qui ont tout perdu. J’ai par exemple rencontré ce pêcheur qui a perdu toute sa famille dans la catastrophe alors qu’il était lui-même en mer. Ses blessures sont très profondes. Je voulais vraiment faire ressentir l’agonie, le regret et la souffrance de ces gens. Il n’y a pas de réponse à leur douleur, mais j’ai par exemple essayé d’accompagner une vieille femme dans un temple bouddhiste, pour lui faire rencontrer un moine. De temps à autre, j’aime réaliser ce genre de films, car j’adore le documentaire. C’est un genre qui permet de voir des choses impossibles à montrer dans un long-métrage de fiction. Dans mon cas, je prévois presque tout quand je travaille sur une fiction, rien n’est laissé au hasard et donc rien d’inattendu ne peut arriver. Je prévois tous les détails en amont du tournage, jusqu’au montage, que j’ai déjà parfaitement en tête avant les prises de vues. Dans le cas de documentaire, je ne prévois rien : je ne sais pas qui je vais rencontrer, ce qu’ils vont me dire. C’est la beauté du documentaire. Mais le problème est que c’est très difficile d’en vivre…

Nakata Hideo

Nous demandons à chaque réalisateur que nous rencontrons de nous parler d’une scène d’un film qui les a particulièrement touchés, fascinés, marqués et de nous la décrire en nous expliquant pourquoi.

Pouvez-vous nous parler de ce qui serait votre moment de cinéma ?

Le film que j’ai le plus vu est certainement Lettre d’une inconnue. Il y a cette scène dans lequel Joan Fontaine, qui vient d’ailleurs de mourir, monte des escaliers pour aller voir le pianiste qui a emménagé à l’étage du dessus. Il y a ce plan séquence tellement élégant caractéristique du cinéma de Max Ophuls.

Propos recueillis par Victor Lopez le 08/03/2014 à l’occasion du Festival du Film Asiatique de Deauville 2014.

Merci à Céline Petit et Clément Rebillat, ainsi qu’à toute l’équipe du Public Système Cinéma pour l’organisation de l’entretien.

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