Real de Kurosawa Kiyoshi (Cannes 2013)

Posté le 23 mai 2013 par

Après Shokuzai, projet télévisuel fleuve, Kurosawa Kiyoshi revient avec Real, anciennement appelé A Perfect Day For Plesiosaur, qui captive autant qu’il émeut. Par Jérémy Coifman.

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Ambiance à la fois pesante et lumineuse dans ce salon tokyoïte. Koichi et Atsumi se préparent à diner. Le bonheur semble irriguer leurs deux visages. Atsumi, jeune femme au regard amoureux, et Koichi, tendre et rassurant, vivent le parfait amour. La caméra s’éloigne, des planches de manga sont sur une table, le vent vient faire s’envoler les feuilles, quelque chose ne va pas. Un an plus tard, Atsumi sombre dans un profond coma après une tentative de suicide,et Koichi, grâce à une technique de pointe, parvient à entrer dans la psyché de sa femme pour essayer de la réveiller.

Kurosawa installe d’emblée une atmosphère à mi-chemin entre la science-fiction et le fantastique, qui nous renvoie à Kairo. Le climat est oppressant, les personnages étouffent, Koichi évolue dans des lieux étroits, entre l’hôpital, la salle de squash et son appartement. Comme toujours, ce quotidien se délite, les fantômes envahissent l’espace du personnage, insufflant une angoisse profonde, une peur même, qui se manifeste par la volonté de Koichi de ne pas regarder. Pourtant il doit faire face à ses peurs, mais aussi à celle de son aimée.

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Real, c’est l’exploration de la mémoire, des rêves, de l’inconscient. On pense autant à Kon Satoshi (Paprika) qu’à Michel Gondry (Eternel Sunshine of the Spotless Mind) ou Alain Resnais (Je t’aime, je t’aime). Pourtant, malgré ce sujet peu original de prime abord, Kurosawa y construit son univers, et va beaucoup plus loin que le pitch ne peut le suggérer. Il crée un espace mental, esthétiquement cohérent et beau, multiplie les travelings légers mais oppressants, enferme les personnages dans des cadres exigus.

Au-delà du pitch et de l’intrigue, c’est tout le sous-texte qui finit de rendre Real totalement fascinant. Les niveaux de lectures sont multiples. Comme les limbes dans lesquels se perdent les personnages, il y a plusieurs couches. Real est un film à la fois très limpide au premier degré, qui fonctionne totalement dans ses effets et dans la progression de son scénario, mais il se révèle  si on plonge plus profondément. La première partie est celle qui est la plus terre-à-terre, collant au plus près de son sujet (la perte de l’être aimé), mais qui demeure nécessaire pour comprendre, ce qui motive les protagonistes, mais aussi le réalisateur.

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Car on peut se demander ce qui a séduit Kurosawa dans l’adaptation de la nouvelle d’Inu Rokuro. Ce serait passer à côté de trésors. Le film bascule dans la deuxième partie (bien que la première, irriguée de plan et de situations comme autant d’indication claire) dans un récit introspectif et métaphorique . Le pouvoir de fascination est total. Le monde intérieur, est autant celui de Koichi et Atsumi que celui de Kurosawa lui-même. Il s’interroge sur l’acte de création, sur ce que son passé, ses traumatismes, ses hantises apportent à son cinéma. 5 ans que Kurosawa n’avait pas tourné de film (Shokuzai est une œuvre télévisuelle à la base). Real, traite aussi de cette absence, comme un coma. Kurosawa explique le douloureux processus de création.

Il touche du doigt un fantastique spielbergien quand, Koichi/Kurosawa doit combattre un monstre (le fameux plesiosaur) représentation de la perte d’un être cher, de la culpabilité, de tous ces éléments qui peuvent empêcher d’avancer. La beauté de Real, c’est aussi l’irruption d’un fantastique merveilleux, mélancolique, une sorte de fatalité : pour créer, il faut se détruire, un peu.

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Real de Kurosawa Kiyoshi, visible au Festival de Cannes 2013

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