Black Movie : en attendant Outrage Beyond de Kitano Takeshi

Posté le 20 janvier 2013 par

Parmi les films les plus attendus du festival Black Movie de Genève, Outrage Beyond de Kitano Takeshi figure en belle place. Non seulement, le film est annoncé comme encore supérieur au premier volet du retour au Yakuza Eiga de Beat Takeshi, mais en plus, rares seront les occasions de le voir sur grand écran. Pour patienter jusqu’à l’événement, East Asia propose un focus sur le premier Outrage de Kitano. Par Fabien Alloin et Victor Lopez.

Outrage : Critique par Victor Lopez

Medium

L’histoire : Une inquiétante théorie de berlines noires occupe une route désertique. Leurs occupants viennent de quitter « Monsieur le président », chef du clan Yakuza Sanno-kai, qui contrôle Tokyo et ses environs. Celui-ci y vient d’y déclencher une mécanique machiavélique visant à assoir encore plus son pouvoir, en se débarrassant des intrigants qui font ombrage à sa souveraineté. Il a demandé à un de ses lieutenants, Ikemoto, de se brouiller avec son frère d’un autre clan, Murase. La tâche est confiée à Otomo, petit chef particulièrement violent et aux méthodes expéditives. Le jeu de massacre peut commencer…

Kitano return

“Ce crétin déclara qu’il ne ferait plus jamais de films de gangsters”. C’est ainsi que s’ouvrait l’hilarante bande-annonce du « divertissement énorme » de Kitano : Glory to the filmmaker. Et on pouvait le regretter tant la dernière incursion du cinéaste dans le genre, Brother en 2000, était aussi le dernier sommet de la filmographie jusqu’alors parfaite du réalisateur. Brillant cinéaste des années 90, Kitano semblait un peu essoufflé par tant de chefs d’œuvres lorsqu’arrivent les années 2000. Il recycle dans Dolls une poésie soporifique, à la froide beauté très loin de l’humanité bouleversante d’un A scene at the sea, s’amuse dans Zatoîchi avec les codes du Chambara version kitcho-numérique pour un résultat bien en deçà de la plupart des films originaux, et… c’est ensuite la catastrophe !

Il signe coup sur coup trois films mettant en scène sa crise d’inspiration, et impose à ses rares spectateurs de pénibles délires surréalistes et symboliques, très rarement intéressants, toujours fatiguant et ennuyeux. Triste période que l’on peut qualifier de « blonde », en référence à la teinture très Yankee qu’aborde le cinéaste depuis Zatoîchi (et qu’il théorise dans Takeshis’ dans un harassant dédoublement schizophrénique…). Même Achile et la tortue, s’il annonçait un mieux, semblait courir après les formules passées sans jamais pouvoir les rattraper. Quand commence Outrage, le fan qui y croit encore retient son souffle, et commence à respirer au bout de quelques minutes. Beat Takeshi est de retour avec un Yakuza Eiga sec, nerveux, violent et jubilatoire !

Brun / Blond

Si le film annonce bien un retour aux sources pour le cinéaste (qui redevient, fort heureusement brun, et clôt ainsi sa « période blonde »), cela ne veut pas dire qu’il répète une énième fois les figures qui ont fait sa gloire passée. Bien au contraire, Outrage occupe une place tout à fait singulière dans sa filmographie, tant le réalisateur innove ici par rapport à ses films de yakuza habituels. Certes, on y retrouve le parcours suicidaire qui est le chemin que suivent les personnages de Kitano depuis Violent Cop, mais une froide lucidité interdisant toute incursion poétique a maintenant remplacé les rêveries mélancoliques que permettent les pauses dans le récit de ses précédents Yakuza Eiga.

Une sécheresse implacable domine un film dans lequel les personnages sont réduits à de misérables pions d’un échiquier sanglant, et dont le sacrifice vain est aussi inéluctable que leurs défaites à tous. Dans cette frontalité, Kitano n’a jamais été aussi proche du cinéma de Fukasaku et de la modernité chaotique de ses films de la Tôei des années 70. On y trouve cette même volonté de déglamoriser et de déshéroïser le genre en ne montrant que le squelette d’affrontements violents et de mises à morts sordides, au milieu de cris absurdes et dérisoires.

Combat sans code d’honneur

“C’est uniquement pour la forme”. Cette phrase revient sans cesse dans la bouche des personnages pour justifier un acte mesquin, que camoufle un hypocrite respect des traditions, pourtant à leurs yeux aussi dépassées que vaines. Si l’esthétique du film rappelle l’image des années 90, le code d’honneur que semblaient encore respecter quelques déjà anachroniques yakuzas des films de Kitano de l’époque n’a ici absolument plus court.

L’outrage du titre, point de départ de la diabolique mécanique du film, repose d’ailleurs sur une première duperie, tendant à utiliser un pacte de sang fait par deux membres de gangs opposés en prison, qui lie traditionnellement les deux êtres sur l’honneur en les faisant frères. Maintenant, ce genre de rituel ne sert que le profit personnel des plus puissants et est utilisé pour éliminer le plus sournoisement possible toute concurrence à leur ascension.

Conte d’une cruauté sadique sur les rouages du pouvoir extériorisant la violence cachée de la société japonaise à travers l’hypertrophie sanglante que permet la description du milieu des yakuza, Outrage est sans cesse percé d’explosions de violence, rendant le film à la fois jouissif (on se demande quelle mise à mort encore plus horrible va venir ensuite) et dérangeant. Le film fascine ainsi par cette perpétuelle oscillation entre farce dont le côté grotesque nous fait parfois rire et un réel désespoir qui finit par glacer le sang de son spectateur.

On sait que Kitano travaille déjà à une suite, qui relatera sans doute l’affrontement entre les quelques survivants du clan Sanno-kai de ce premier volet. On a hâte de voir ce que cela va donner, mais cette perspective nous réjouit au plus haut point, et pourrait, dans une certaine mesure, se rapprocher du diptyque Election de Johnnie To en version japonaise… On peut même espérer une version pour les années 2000 de la série des Combats sans code d’honneur de Fukasaku

Reste donc une chose à souhaiter à ce nouveau Kitano, Kantoku : Banzaï !

En résumé : Dans la lignée de Fukasaku, Kitano signe son film le plus abouti depuis Brother en 2000. S’il n’atteint pas les sommets des années 90, Outrage annonce cependant le meilleur pour la suite, et le retour d’un grand cinéaste que l’on avait un peu perdu cette décennie.

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Victor Lopez.

Outrage : Takeshi Kitano et le regard de l’autre Par Fabien lAloin

Outrage , “la grosse daube nippone” de Kitano. L’intitulé de la page web du Figaro pendant le Festival de Cannes de 2010 peut sembler renvoyer au souvenir d’une ancienne déclaration du cinéaste. Beat Takeshi, Lion d’or à la Mostra de Venise en 1997, pour Hana-Bi, Lion d’Argent en 2003 pour Zatoichi , confessant, pour la plaisanterie, vouloir continuer à réaliser des films jusqu’à ce que les italiens les détestent. Au vu de la réception d’Outrage (2010) à Cannes et dans la presse par la suite, le cinéaste est sur le point de réussir son entreprise de démolition: on commence doucement à le détester.

Medium

Fondamentalement j’ai commencé par réaliser des film violents et je suis devenu célèbre sous cette étiquette, ce qui m’a agacé et poussé vers des genres différents. ( Kitano – Présentation d’Outrage dans les bonus du DVD)

A la fin des années 1990, après nombre de films majeurs où le cinéaste a construit par son style et ses thèmes mélancoliques un cinéma qui lui est propre, Kitano Takeshi ne semble entendre qu’une partie des commentaires qui lui sont faits. À savoir la condamnation sans appel de la violence brute, réaliste qui habite ses films. Comme pour prouver qu’il est capable de réaliser des œuvres différentes de celles pour lesquelles on l’encensait et critiquait alors, comme pour prouver qu’il peut laisser de côté armes et bains de sang tout en gardant la même force formelle et émotionnelle, il se tourne vers d’autres genres ; abandonnant derrière lui les yakuzas qui l’avaient aidé à construire son image de cinéaste et d’acteur. Ces films seront L’été de Kikujiro (1999) puis Dolls (2002), deux œuvres d’apparence plus légères, mais tout aussi marquées par les fantômes qui hantaient son cinéma jusqu’ici: le deuil de l’enfance pas encore terminé dans le premier, le souvenir lancinant d’un amour perdu dans le second. Si L’été de Kikujiro touchait juste, comme la continuation des errances de yakuzas précédentes, Dolls perdait en partie la fluidité, le rythme de ses œuvres passées et malgré la puissance évocatrice de son récit, laissait apercevoir une lourdeur de ton jusqu’ici absente de son cinéma. Quoi qu’il en soit, pour l’un comme pour l’autre, quasiment aucune violence dans le cadre.

Kikujiro

Avec les explosions exportées aux États-Unis d’Aniki, mon frère (2000), Zatoichi et ses numériques giclées sanglantes, Takeshis’ (2005) et Glory to the Filmmaker ! (2007) et leur violence absurde, mise en abîme de ses personnages de yakuza des années 1990, Beat Takeshi continue à creuser son cinéma, à le balbutier presque, avec comme mélodie de fond, le souvenir des œuvres passées ; le souvenir de la violence condamné les années précédentes. Très libres, ses réalisations, depuis la fin des années 1990, semblent pourtant dictées par une voix extérieure le poussant à aller plus loin dans l’introspection pour se voir enfin devenir artiste. Forcément, semblant ne réaliser des films que pour lui, Kitano Takeshi perd une partie de son public et la distribution de ses films se voit de moins en moins soignée chez nous – Achilles et la tortue , en salle au Japon en 2008 ne sortira qu’en 2010 en France. Là où Takeshis’ , recroquevillé sur lui même voit l’implosion de l’univers du cinéaste, Glory to the Filmmaker ! le fait exploser aux alentours et, malgré son caractère catharsique, laisse le réalisateur en convalescence. Si Kitano Takeshi s’interroge sur sa condition même de cinéaste dès le cinéphile Zatoichi, il cherche également, à chaque film, plus qu’une reconnaissance, une porte de sortie.

La star de télévision qu’est Beat Takeshi dans son pays, proclamé auteur par l’Europe après les réussites fulgurantes des années 1990, s’est retrouvé enfermé dans son propre cinéma. La noirceur de Takeshis’, le bazar de Glory to the Filmmaker !, malgré leur humour omniprésent, laissent apercevoir le doute du cinéaste, sa détresse vis à vis de la valeur même de son art, de ses films. Arrive alors Achilles et la tortue et le personnage joué par Kitano lui même : un artiste surdoué lors de sa jeunesse, reconnu, qui perd son talent dès que le monde extérieur commence s’intéresser à lui, à influer sur son travail. Marchant sur une quantité de cadavres impressionnante, le cinéaste termine avec Achilles et la tortue une trilogie introspective non avouée et réalise le film qui lui permettra de tout recommencer à zéro ; lui qui se voit comme un imposteur, comme un bouffon télévisuel arrivé au cinéma par hasard. Lors de l’une des dernières scènes du film, Kitano, enfermé dans une cabane en feu, finit une peinture. Il s’applique, les flammes autour de lui, jusqu’à ce que l’artiste qu’il était jusqu’ici meure. Plus belle scène du film, la plus étrange également, durant ces quelques minutes où tout brûle, le cinéaste semble préparer ses prochains films. L’un d’eux, son dernier jusqu’alors, Outrage , plus qu’un retour chez les yakuzas, plus qu’un retour à une ultra violence brute qu’il avait abandonné depuis de nombreuses années, le voit faire son retour à Cannes et ainsi, lui redonne droit à l’exposition qu’il avait quelques années plutôt ; quelques années plutôt quand il s’est sentit forcé de changer son cinéma.

On m’a souvent posé la question : « Pourquoi ne réalisez-vous plus de films violents? ». Les gens les aiment beaucoup. Là, je me suis dit que ce film était tellement violent qu’on ne me demanderait plus d’en réaliser ! ( Kitano – Présentation d’ Outrage dans les bonus du DVD)

Plus que le film en lui même, c’est le rapport qu’a Outrage avec le spectateur qui cristallise toute la violence présente sur l’écran. Une scène joue excessivement de ce rapport entre la brutalité de l’action et sa réception par le spectateur. Au centre, Kitano, acteur et observateur, s’amuse. Un yakuza vient s’excuser au nom de son clan et amène avec lui le doigt coupé du coupable. L’affaire, comme le veut la règle, devrait ainsi se régler d’elle même. Pourtant, passant de visage en visage, le cinéaste filme la colère de ces hommes soit disant humiliés ne demandant qu’une chose: que le messager venu s’excuser devant eux se coupe également le doigt, là, face caméra… Le doigt du coupable apporté enroulé dans un mouchoir ne suffit pas. Il représente une violence hors champ, hors film même, frustrante ; la couleur du mouchoir, d’un blanc immaculé, vient même dissimuler le sang qu’ils réclament tous, spectateurs compris. Les voix se font de plus en plus fortes et la caméra se tourne vers Beat Takeshi, assis dans un canapé. Il suit plus ou moins la scène mais sourit, spectateur-cinéaste aux premières loges. On propose un cuter au yakuza qui essaye en vain de se couper le doigt avec. Le sang apparaît enfin à l’écran : le cinéaste sourit. Les voix s’élèvent autour de lui alors Kitano prend le cutter à pleine main et lacère le visage du yakuza avec. De l’attente de la violence jusqu’à son explosion, le cinéaste nous sourira deux fois et finira lui même le travail ; tout ça, assis tranquillement dans son canapé, simple spectateur.

Durant tout le film, Kitano Takeshi tend le bâton avec lequel on le battra et ne cesse de s’en amuser. Le récit n’existe plus, les yakuzas ne sont plus que des marionnettes et le film, de cadavre en cadavre, ne semble exister que pour énumérer les différentes façons de faire souffrir ou tuer un homme au cinéma. La gratuité de la violence est pour la première fois totalement assumée chez le cinéaste, comme si Takeshis’, Glory to the Filmmaker ! et Achilles et la tortue digérés, le cinéaste retrouvait la liberté de ses premiers films. Il est alors des plus déplaisant de trouver au milieu d’ Outrage une mini-histoire, un épisode contant le quotidien de l’ambassadeur du Gabon, perdu au milieu de ces yakuzas. Assez destructeur pour le rythme du film, très maladroit au niveau du discours, difficile de comprendre l’utilité de ces scènes qui ne déboucheront sur rien si ce n’est à un flou pas vraiment à l’avantage du cinéaste. Comme si, obsédé par le regard des autres, Kitano avait de son côté oublié de les regarder un peu mieux. Pourtant, malgré cela, plus fortes que tout, restent des images, fulgurantes, et des scènes parmi les plus folles filmées par le cinéaste depuis des années – la rencontre d’un homme et d’une fraise de dentiste et l’ellipse qui la suit. Par sa démesure, Outrage laisse Kitano nu et des braises qu’il s’obstinait tel un fou à tenir en vie depuis des années, ne restent que des cendres. Il a beau sourire, moqueur, il en renaîtra forcément quelque chose.

Fabien Alloin.

Outrage Beyong de Kitano Takeshi est projeté dans le cadre du Festival Black Movie à Genève les 18 et 23 et 27 janvier.

Le lien vers la fiche du film ici !

 

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