Centenaire de la Nikkatsu à la cinémathèque française (partie 1/2)

Posté le 6 février 2012 par

À l’occasion du centenaire de la Nikkatsu, la Cinémathèque française rendait hommage au célèbre studio japonais en lui consacrant un cycle du 7 décembre 2011 au 20 janvier 2012. Retour en deux parties sur une sélection éclectique constituée d’une quarantaine de films. Par Anel Dragic.


Lorsqu’on s’attaque à un studio centenaire ayant produit pas moins de 3 000 films, comment rendre compte de son histoire et de sa diversité en seulement 40 films ? Telle est la question qui peut se poser face à la programmation de la Cinémathèque française. Il était en effet difficile de pouvoir traiter comme il se doit un studio avec une si courte sélection. L’hommage aurait tout aussi bien pu s’étaler en plusieurs parties (quitte à la faire sur plusieurs années), mais réduire la programmation à une poignée de titres semblait ardue. Qu’en est-il finalement ? Reprenant la quasi intégralité de la programmation du festival des 3 continents (à l’exception de The Oldest Profession : Sex Market de Tanaka Noboru), à laquelle viennent s’ajouter quelques titres bonus (nous verrons les romans pornos soigneusement choisis par Dimitri Ianni dans la deuxième partie), la programmation tendait à rendre compte des grandes lignes du studio. La plupart des œuvres étaient également partagées avec le New York Film Festival et l’institut japonais de la culture à Rome, mais on retrouvait également une partie de la programmation de la rétrospective Nikkatsu de la maison de la culture du Japon à Paris en 2007, avec quelques films absents néanmoins.

Piochant dans les grands noms, les grandes vagues de films et les œuvres majeures, la sélection de la Cinémathèque française était-elle assez diversifiée pour rendre compte de l’identité du studio ?

Pour une poignée de classiques

C’est en 1912, lorsque fusionnent les sociétés Yoshizawa, Yokota, M. Pathé et Fukuhodo, que naquit la Nikkatsu (abréviation de Nihon Katsudo Shashin Kabushiki Kaisha). Parmi les films les plus anciens proposés par la Cinémathèque, la sélection de court-métrages donnait à voir quelques œuvres intéressantes. À tout seigneur tout honneur : Promenade sous les feuilles d’érables (film de 1899 qui n’est pas de la Nikkatsu – la Cinémathèque se fait plaisir à ressortir quelques vieilleries de ses archives !) offre un bel exemple de théâtre filmé des premiers temps. Bien chorégraphié, le film donne à voir trois tableaux sur une durée de six minutes. Chokon de Ito Daisuke (1926), dont il ne reste que la neuvième bobine (d’une durée de 13 minutes), est pour sa part un film de sabre hallucinant dont la scène d’action visible fait preuve d’une maîtrise des codes cinématographiques époustouflante pour son époque (travellings, caméra au cœur de l’action, point de vue subjectif, composition des plans…). Duel à Takadanobaba (1937) de Makino Masahiro et Inagaki Hiroshi est pour sa part un peu plus longuet (44 minutes) mais présente également de bonnes scènes de sabre dont l’une évoquant la technique de l’homme ivre façon chambara. À noter que l’on peut y voir un Shimura Takashi moustachu particulièrement cabotin. La Marche de Tokyo de Mizoguchi Kenji (1929) est l’un des derniers films muets du réalisateur. Ce gendai geki présente déjà tous les thèmes du réalisateur et va assez loin dans son propos (inceste et exploitation de la femme, celle-ci allant jusqu’à coucher avec son père et son frère sans savoir qui ils sont !).

Jiraya le ninja de Makino Shôzô

Ouvrant le cycle avec Jiraya le ninja de Makino Shôzô (1921), la cinémathèque donne à voir l’un des témoignages majeurs du cinéma costumé de l’époque (rappelons qu’une grande partie de la production cinématographique japonaise d’avant-guerre a disparu). Ce fragment de film muet (il ne reste que quelques tableaux), cousin du film de sabre, présente l’une des premières grandes stars du cinéma japonais : Onoe Matsunosuke. Tiré du même mythe qui inspirera le manga Naruto, le film donne à voir des combats entre personnages aux pouvoirs magiques, servi par des effets spéciaux évoquant Méliès. Petite faute de goût cependant : un accompagnement musical hors-sujet que l’on aurait cru sorti d’une composition de Jean-Michel Jarre. Deux autres films d’Ito Daisuke faisaient également partie de la programmation. Le carnet de voyage de Chuji (1927), chambara muet incomplet (n’en restant que la deuxième partie et un bout de la troisième). Okochi Denjiro y incarne un Kunisada Chuji (le film s’inspire d’un personnage ayant réellement existé) particulièrement charismatique, qui préfigure le mythe du sabreur manchot (qui sera repris dans le Tange Sazen de Yamanaka ou dans Samouraï sans honneur de Gosha Hideo et puis bien sûr à Hong Kong par Chang Cheh).

Tange Sazen et le pot d’un million de ryôs

Le Chevalier voleur (1931), autre chambara muet suit pour sa part le destin d’un voleur. Le film se démarque par une mise en scène des séquences d’action parfois annonciatrices de la shaky cam. Parmi les trois Yamanaka Sadao restants étaient programmées ses deux réalisations pour la Nikkatsu : Tange Sazen et le pot d’un million de ryôs (1935), œuvre matricielle des films de sabreurs handicapés, et Kôchiyama Sôchun (1936) qui dépeint un monde où se confrontent yakuzas, gamblers et samouraïs à travers l’histoire d’une jeune fille qui recherche son frère et d’un couteau volé revendu. Yamanaka livre ici deux films à l’ironie mordante travaillant avec habileté l’équilibre entre humour et narration. Registre très différent cette fois, Siging Love Birds (1939) de Makino Masahiro est une agréable comédie musicale assez légère avec Shimura Takashi au casting. Entrainant et bien mené, le film semble bien loin du contexte de guerre qui contamine le Japon à l’époque.

Terre natale de Mizoguchi

Pour changer un peu du jidai geki, la sélection donnait également à voir quelques films reflétant la société japonaise des années 30. Terre natale de Mizoguchi (1930), film assez rare du réalisateur, sonorisé en partie seulement, suit la déchéance d’une femme amoureuse d’un chanteur tandis qu’il est en pleine ascension sociale. Tourné paraît-il quelque peu dans le dos du studio, La Terre d’Uchida Tomu (1939) est une œuvre humaniste et moderne sur l’injustice adaptée du roman de Nagatsuka Takashi. Assez proche du cinéma russe de l’époque, le film est un keiko eiga (film politique) se situant quelque part entre réalisme social et comédie de mœurs. Le film se penche sur le dur labeur des paysans en se focalisant sur la vie d’une famille composée d’un père veuf, ses deux enfants et du beau-père. Terre et soldats (ça fait beaucoup de terre !), film de 1939 réalisé par Tomotaka Tasaka, réalisateur des Cinq éclaireurs, ferait presque office de film de propagande dans le contexte du conflit mandchou précédant la seconde guerre mondiale. Véritable film de guerre, le film suit un peloton, dépeignant la camaraderie ambiante et montrant des intentions optimistes et vouées au succès. L’ennemi n’a quant à lui pas de visage. Et lorsqu’un soldat mourant s’exclame : « Je dédie ma vie à l’empereur ! », son camarade de guerre lui répond « Bien parlé soldat ! ». Toute morale mise à part, le film présente de belles séquences d’action presque documentaires sur l’avancée de l’unité dans les lignes ennemies.

Nouvelle époque, nouvelle vague !

Après la défaite du Japon au terme de la seconde guerre mondiale et l’occupation par les forces militaires américaines, le cinéma japonais va connaître des transformations flagrantes. En 1954, la société créa de nouveaux studios dans la banlieue de Tokyo. C’est à cette période que des réalisateurs tels que Kawashima Yûzô et Ichikawa Kon vont rejoindre la compagnie.

Suzaki Paradise

Si certains réalisateurs comme Ichikawa réaliseront pour la compagnie des œuvres sur la guerre (La harpe de Birmanie en 1956, absent de la sélection), d’autres réalisateurs s’intéresseront à filmer le Japon en reconstruction. Parmi eux, Kawashima Yûzô (réalisateur du très estimé Chambre à louer qui rejoint la Nikkatsu en 1954 après avoir quitté la Shochiku) dont étaient projetés trois films. Tout d’abord, Till We Meet Again (1955). Entre comédie et mélodrame évoquant autant Lubitsch que le cinéma américain de l’âge d’or, le film raconte diverses relations entre un couple, le père de la femme et un universitaire. Comédie de mœurs, mais également drame citadin, le film surfe sur la vague des succès identiques de la Shochiku du début des années 50. Suzaki Paradise (1956), chronique désabusée de deux âmes errantes qui se retrouvent aux portes du quartier des prostituées, s’approche du drame façon Mizoguchi (pour les thèmes) et des Nikkatsu Akushon (pour la représentation des bas-fonds et l’esthétique proche de Kurahara Koreyoshi). Sous influence du néo-réalisme, le film sent également l’Oshima avant l’heure. Changement de registre avec Chronique du soleil à la fin d’Edo (1957) avec lequel Kawashima livre une comédie chorale en costumes. Sorte de 72 Tenants (Wong Weiyi en 1963, Chu Yuan en 1973) avant l’heure, le film suit différents protagonistes (les propriétaires, un escroc, des prostituées, un père endetté et sa fille, un libraire) aux histoires distinctes vivant dans une même auberge. Assez politisé, le scénario cosigné par Imamura présente entre autres des samouraïs anti-gaijin et offre un petit rôle à la star montante Ishihara Yujiro (un an après Passion juvénile). Le réalisateur quittera la Nikkatsu pour la Toei juste après afin d’obtenir de plus gros cachets.

Passion juvénile

La Nikkatsu jouera un rôle majeur dans l’émergence de la nouvelle vague japonaise. Imamura Shohei que l’on ne présente plus était, avant d’être le réalisateur de la nouvelle vague japonaise que l’on connaît tous, scénariste de certains films de Kawashima. En 1956, la Nikkatsu produit un film fondamentalement précurseur de la nouvelle vague japonaise : Passion juvénile de Nakahira Ko (ancien assistant-réalisateur de Kurosawa Akira et Kinoshita Keisuke qui rejoint la Nikkatsu en 1954 avant d’être l’assistant-réalisateur de Yamamura So et Shindo Kaneto), adaptation du roman d’Ishihara Shintaro. Mettant en scène le jeune Ishihara Yujiro (connu comme l’Elvis japonais), le film est un taiyozoku, c’est à dire un film de jeunes rebelles, que l’on peut comparer aux métrages avec James Dean et autres L’équipée sauvage (1953). L’histoire, assez simple, suit deux frères qui se disputent la même fille. Mais ce qui marque c’est la soif de jeunesse et la rage qui habitent les personnages.

Cochons et cuirassés

Après avoir été assistant d’Ozu sur trois films à la Shochiku, Imamura commence à travailler avec Kawashima Yûzo qui rejoint rapidement la Nikkatsu. Cochons et cuirassés (1961), qui fut le film de la reconnaissance pour le réalisateur, dépeint un portrait de Yokosuka où s’entrechoquent yakuzas, armée US (le port de la ville servait de base maritime aux américains) et prostituées. Le réalisateur brosse avec ce film un portrait déviant de la société japonaise, prête à tout pour l’argent. Désir meurtrier (1964) est pour sa part un film plus intimiste, plus sombre et paranoïaque. Presque teinté de fantastique, l’histoire suit une femme sur laquelle pèse une malédiction. Pourtant très réaliste, Imamura fait preuve d’un sens de l’absurde tragi-comique. Le film est également une œuvre séminale qui préfigure le film de viol (bien avant Rape! de Hasebe) en racontant l’histoire d’une femme qui tombe progressivement amoureuse de son violeur (qui ressemble quelque peu à Tommy Wong).

Et parce qu’il restait encore quelques films classiques, citons Izu Dancer, énième adaptation du roman de Kawabata (déjà porté à l’écran en 1933 par Gosho Heinosuke et en 1954 par Nomura Yoshitaro), réalisé en 1963 par Nishikawa Katsumi. Le film est au final un mélodrame classique qui suit la romance d’un jeune étudiant et d’une danseuse. Inoffensif.

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Anel Dragic.

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Un commentaire pour “Centenaire de la Nikkatsu à la cinémathèque française (partie 1/2)”

  1. Bien qu’ayant beaucoup apprécié La Terre de Tomu Uchida, les films de Yûzô Kawashima et de Sadao Yamanaka, ma révélation sur cette rétrospective est Singing Love Birds (Oshidori Utagassen) de Masahiro Makino.

    Grand amateur de comédies musicales américaines des années 30, j’ai vraiment été enchanté par Singing Love Birds, qui n’a rien à envier aux œuvres d’outre-Pacifique.
    Le mélange d’opérette d’Asakusa et de jazz fonctionne parfaitement et j’ai été agréablement surpris par la présence de Takashi Shimura, assez bon chanteur.

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