La Ballade de l’impossible de Tran Anh Hung (DVD)

Posté le 11 janvier 2012 par

Après le succès planétaire de 1Q84, l’écrivain Japonais Murakami Haruki nous revient en DVD avec La Ballade de l’impossible, un ouvrage publié en 1987 aujourd’hui adapté par Tran Anh Hung, réalisateur franco-vietnamien de L’Odeur de la papaye verte (Caméra d’or à Cannes en 1993) et de Cyclo (Lion d’or à la Mostra de Venise en 1995). Par Dorian Sa.

Pour fêter la sortie du film en DVD, East Asia porte à nouveau ses pas sur les sentiers de l’impossible passion. Quel que soit le final de la ballade et sa probable impasse, si le chemin de la mort est inévitable alors autant périr d’aimer…


« La tristesse d’avoir perdu quelqu’un qu’on aime est inconsolable. La vérité, la sincérité, la force, la douleur, rien ne peut calmer cette souffrance. Et en allant au bout de cette douleur, on finit forcément par apprendre quelque chose. Mais cela ne nous est d’aucune utilité pour la prochaine vague de tristesse qui nous surprendra. »

A l’orée des années 70, Kizuki s’asphixie au gaz sur la banquette arrière de son véhicule. Le décès prématuré du jeune homme sonne la fin brutale de l’adolescence pour son meilleur ami Watanabe. Ce dernier entre en faculté à Tokyo et croise par hasard le destin de Naoko, l’ex-amie de Kizuki. Leur passé commun les rapproche et cette proximité évolue en une pulsion charnelle, malgré la frigidité de Naoko, les précipitant dans un irrémédiable enfer érotique.


Fragile et indécise, elle voudrait fuir. Il la retrouve pourtant, mais leur étreinte n’a pas d’apogée. Cette existence ainsi vidée de son aboutissement les promène par tous les lieux de la frustration jusqu’au sommet des montagnes vertigineuses de Tonominé.

Dans leur enfermement, les questions chuchotées sans réponses se ruminent autour d’un bol de riz aux champignons et aux châtaignes. Pour Naoko, les espoirs silencieux de guérison sont des sanglots de détresses qui coulent avec le sang dans son corps impénétrable.

Pour Watanabe, la castration psychique ne lui laisse pas le choix. Il lui faut à tout prix chercher une compensation physique dans les bras de quelques autres, en particulier ceux de Midori, qui s’adonne comme lui à la tromperie, mais le voudrait pour elle seule.


Le contexte social du pays et ses chambardements ne les effleurent pas. Ils errent tous les trois sur le fil ténu de leur libido sans jamais trouver d’autre but à leur vie que la quête éperdue de la jouissance.

Tout en long, de larges travellings sillonnent les allées du campus, les chambres feutrées du foyer où vacillent les flammes de bougies, les hautes vallées sauvages et les petits potagers, la nature en grand, sa simplicité et sa démesure communiées. Toujours dans le champ des protagonistes, les profils superbes sont sublimés dans leur course infinie à l’amour. Par intermittence, la caméra pose un pied pour viser les lèvres lippues, insistant sur le dialogue corporel des chairs indissociables. Avec parcimonie, l’objectif devient macro-photographique pendant la mousson. Au printemps de l’espérance, une goutte de pluie gît sur un monceau de terre fertile ; avant de disparaître sous un linceul de neige à l’hiver de la désolation.


Si Tran Anh Hung brasse les paysages, c’est pour mieux représenter l’essence des choses. En pleine nature, les protagonistes oublient les détournements de la capitale et viennent contempler le cycle de naissance et de mort incessant, pour se convaincre qu’ils peuvent y échapper. Ils pensent apercevoir ici des révélations transendentales mais ils y retrouvent leurs failles, même sous l’arbre du savoir, nus dans l’herbe d’Éden fouettée par les vents.

A la ville, le contraste est saisissant. Le mobilier seventies s’accorde avec les cols pointus des chemises à motifs. Les têtes brunes sont des gravures de mode, et les accords de guitare de Jonny Greenwood cadencent les mouvements par leurs boucles hypnotiques. Les échanges téléphoniques interrompent la musique pour casser le rythme, avant le prochain morceau. Cette mécanique faite de déplacements mélodieux et de tortueuses suspensions déploie un rituel existentiel évoquant un inextricable cercle vicieux. Dans ce cadre, tout ce qui entre est magnifiquement calculé, presque trop splendide. Mêmes les cœurs dérangés s’arrangent à merveille avant de pleurer, de sorte que personne ne sait plus vraiment s’il rêve éveillé. Les réactions éprouvées ne sont plus aucunement sûres et on ne sait à quel instant s’émerveiller et à quel moment s’attrister. De cette apesanteur se dégage un entre-deux romanesque auquel on doit s’abandonner.


Dans cette brume sentimentale, Naoko fait figure d’astre inatteignable autour duquel tout gravite. Si elle est le problème, elle est aussi la solution, et la folie qui la pousse au suicide montre en quoi orgasme et mort sont des desseins moins importants que le voyage qui les y conduit. Lorsque la jouissance délivre les partenaires de leur fusion, ce n’est pas sans infliger la sensation de deuil, une perte momentanée du désir de tout, un précipice émotionnel à partir duquel plus rien n’a de raison d’être.


Accepter que tout naisse pour mourir c’est se centrer sur la route du milieu, qu’il faille assumer ses imperfections et les rouages du temps, elle donne sa valeur à la vie en limitant sa durée. Dans La Ballade de l’impossible, l’acte sexuel recèle en son aboutissement un néant qui, si on le surpasse comme la peur de mourir, clarifie en une micro-seconde les tâtonnements des esprits lancinants. Malheureusement, une fois la fulgurance intellectuelle évanouie, le quotidien disperse la sagesse et il faut recommencer, encore et encore, pour espérer atteindre l’état de grâce physique et mental qui fait défaut à toute civilisation…


En s’appropriant la prose de Murakami, Tran Anh Hung conçoit un cinéma à fleur de peau, balancé par une bande originale magnétique et servie par un trio d’acteurs subtilement écartelés par leurs contradictions. Ici s’entremêlent les thèmes fondamentaux de notre univers, là s’imprime, comme une hallucination de la rétine, les reliefs des contrées surnaturelles. Jouant moins sur les digressions narratives et les sauts temporels que sur l’atmosphère visuellement époustouflante qui orne la tragédie romantique, le cinéaste réussit à nous enivrer sans faire de tort au texte originel. Le résultat est un bijou sensitif brillant dans la mémoire du spectateur…


Les bonus – le making of et les compléments autour du film

Le producteur et le réalisateur introduisent le film avant que les comédiens ne se racontent les uns les autres. Tran Anh Hung – plutôt attentionné dans le civil – aime tout contrôler sur la toile. Sa sensibilité inouïe contrebalance un tempérament exigeant dont la minutie accompagne le talent telle une seconde peau. Non pas que l’équipe technique n’ait pas assumé son rôle pendant la conception du film, bien au contraire. Citons par exemple Yen-Khe Tran-Nu (chef décoratrice et chef costumière), Lee Ping Bing Mark (directeur de la photographie ayant travaillé sur In the Mood for Love et Millennium Mambo) et Yuki Nakamura (chef éclairagiste) qui ont évidemment contribué à la beauté du film.

Concernant les entrevues, elles sont focalisées sur le trio Kenichi Matsuyama (Gantz ; 2011) dans le rôle de Toru Watanabe, Rinko Kikuchi (Babel, Carte des Sons de Tokyo) sous les traits de Naoko, et Kiko Mizuhara, pour la première fois à l’écran dans le costume de Midori.

Parmi ce casting, Tran Anh Hung et le producteur décrivent leur expérience du tournage. Ils mentionnent à l’occasion le dévouement des deux actrices, qui n’ont pas caché leur enthousiasme. On notera à ce titre la performance de Kiko Mizuhara, la novice issue du mannequinat, pour laquelle se dessine une carrière prometteuse…

Dorian Sa.

Verdict :

La Ballade de l’impossible de Tran Anh Hung, disponible en DVD / Blu-ray, édité par M6 Interaction, à partir du 11/01/2012.

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