EN SALLES – Lettres à ma grand-mère de Lan Hongchun

Posté le 2 septembre 2026 par

Ce mercredi, après une longue série d’avant-premières sous son titre international Dear You, le distributeur Trinity CineAsia offre une sortie officielle à l’un des film les plus mis en avant sur les réseaux sinophones en 2026 (avant la déferlante Niu Lai, bien sûr) : Lettres d’amour à ma grand-mère (traduction du titre original 給阿嬤的情書) de Lan Hongchun. C’est un joli drame sentimental, classique mais efficace, centré sur la diaspora teochew et le principe des qiaopis, les mandats envoyés par les expatriés aux familles.

Criblé de dettes, un jeune Teochew décide de partir en Thaïlande à la recherche de l’héritage de son grand-père dont la légende familiale est qu’il a abandonné sa famille au profit d’une autre et fait fortune, comme le montre la présence d’écoles portant son nom, quitte à réveiller la détresse de Ye Sogriu, sa grand-mère. Pendant des années, son mari a envoyé à cette dernière des mandats, des quiaopis, et des cadeaux depuis la Thaïlande, mais quelque chose en elle s’est brisé le jour où elle a reçu une photo lui révélant la trahison, avec une autre femme et d’autres enfants, sans même les mots qui devaient l’accompagner, perdus dans un accident du facteur. Bien entendu, la réalité s’avère plus complexe que ce qu’on pouvait imaginer et, après quelques épisodes, le film véritable commence vraiment, avec une longue analepse sur l’histoire de ce grand-père, Den Bagsheng, parti pour échapper à la conscription pendant la guerre civile, abandonnant l’épouse qu’il adorait et ses jeunes enfants qu’il ne reverra jamais. La légende évoquée lors de l’enquête du petit-fils va progressivement se trouver confrontée à une réalité plus simple mais plus émouvante.

Film indépendant au budget modeste, avec des acteurs majoritairement amateurs (mais aussi « Taew » Usha Seamkhum, la vedette de Comment devenir riche grâce à sa grand-mère, revisitant ici ses racines teochew), en dialecte Teochew, le film compte à la fois une mignonne histoire d’amour entre deux êtres contraints de s’aimer à distance, la construction d’un lien adelphique entre un jeune homme et une jeune femme, une exploration de l’histoire de cette communauté et une réécriture de Cyrano de Bergerac avec deux personnages qui fondent sans le savoir une relation épistolaire derrière un masque. La forme est très classique, avec une jolie photo un peu sépia pour les souvenirs, et des plans jouant souvent à la carte postale, s’opposant à l’étalonnage plus naturaliste du présent. On pourra trouver la musique parfois insistante et redondante par rapport au propos, mais la qualité de la performance des interprètes compense largement ce bémol. Les protagonistes du récit au passé sont très purs (trop diront certains, tant ils sont finalement droits et généreux) et doivent beaucoup à leurs jeunes interprètes Wang Yantong et Wu Shaoquing dans les rôles du couple principal mais surtout Li Sitong dans le rôle de Zia Lagmi, la rivale supposée, dont le point de vue occupe tout une partie du flashback. À la fois charmants et convaincants, ces acteurs encore débutants arrivent à donner de la complexités à leurs gestes et à leurs regards pour donner corps aux sentiments des personnages, avec quelques scènes vraiment émouvantes. À l’inverse, les personnages du temps présents sont plus complexes, pris sous le poids des non-dits, des malentendus et des rancœurs, ce qui permet d’amener le film vers une résolution satisfaisante.

Le film est également notable sur sa représentation de la communauté teochew, donnant à entendre le dialecte (ce qui a même posé des problèmes pour sa diffusion à Singapour et amené à reconsidérer le rapport aux films en dialectes projetés dans la cité état) et représentant les solidarités et les difficultés propres à un peuple en diaspora. Suite à son immense succès (deuxième plus grand nombre d’entrées de l’année au box-office chinois, avant l’ironique phénomène de Niu Lai), le film a été accusé d’avoir été utilisé par la Chine pour appuyer son soft power et accentuer sa prise sur ses diasporas. Ce n’est clairement pas l’enjeu du film lui-même, et le moment didactique sur les qiaopis et leur importance après la fin du récit mis à part, le film est véritablement centré sur le drame humain et l’étrange relation entre les deux femmes ; le métrage a certes pu être utilisé à des fins propagandistes, mais ce n’est pas la production elle-même qui fait activement de la propagande. La question complexe de l’enseignement de la langue, et de quelle langue on choisit d’enseigner peut certes faire débat, mais c’est un débat logique dans les diasporas. Par moment comique, avec un peu d’aventure, une dimension tragique sur les événements que l’on sait devoir arriver et un jeu de puzzle pour réinterpréter tout ce qu’on a entendu ou cru savoir avant l’analepse, le film remplit parfaitement son contrat, et vaut la peine d’être découvert.

Florent Dichy.

Lettres d’amour à ma grand-mère de Lan Hongchun. Chine. 2026. En salles le 02/09/2026.