Cet été, Carlotta nous propose de retrouver trois classiques de Kurosawa Akira dans de nouveaux masters 4K et sur grand écran, et l’un des heureux élus est l’incroyable Château de l’Araignée de 1957, réécriture de Macbeth à l’ère Sengoku, mêlant au jidai-geiki les codes du no, avec l’une des plus folles prestations de Mifune Toshiro.
Comme les deux autres œuvres de la rétrospective, Le Château de l’Araignée est un film que Kurosawa avait prévu de produire pour la Toho. Le long métrage était destiné à être tourné par Honda Ishiro, le réalisateur de Godzilla et ami du cinéaste, mais devant le budget, le studio a réclamé un film de Kurosawa lui-même. La trame est volontairement décalquée sur la pièce shakespearienne : en revenant de guerre, deux seigneurs rencontrent une étrange apparition qui leur prédit une fulgurante ascension où l’un prendra le pouvoir et l’autre verra son fils succéder à son ami, et l’accomplissement de la prophétie va les mener à leur perte. Comme Orson Welles une dizaine d’années avant lui, Kurosawa choisit une esthétique très stylisée, pleine de brume, accompagnée de flûtes et de percussions, présentant clairement le récit comme une fable sur la folie humaine, où le vent et la fumée permettent de passer d’une tombe à un château, par un tour de passe-passe poétique. La pesanteur et la théâtralité du no donnent une dimension cérémoniale à tout le film, avec des décors clairement posés, des silhouettes dessinées, des maquillages appuyés rendus mystérieux par le noir et blanc.

Mifune, maquillé comme s’il était affublé d’un masque furieux, yeux exorbités, porte le film dans son rôle de Washizu/Macbeth, spectral dès sa première apparition dans la brume. S’il ne porte pas le lait de l’humaine bonté qui tourne progressivement chez Macbeth, il est hanté par la contradiction entre ses valeurs chevaleresques et le chemin sur lequel il s’engage, le regard perdu et halluciné comme s’il se démenait au milieu de la pluie de sang, à travers un rêve. Yamada Isuzu en Asaji/Lady Macbeth rappelle le fantôme des Contes de la lune vague après la pluie, poussant le cérémonial féminin jusqu’à la vallée dérangeante, ce que renforce l’accentuation du frottement de son kimono sur le sol ; qu’elle soit tentatrice, poussant son mari au pire, ou dévorée par son crime, elle dégage quelque chose de profondément inquiétant, disparaissant et reparaissant dans l’ombre ou révélant sa grande scène de culpabilité après le soulèvement d’un kimono, utilisé pour la masquer alors qu’elle était au cœur du cadre, quittant l’imaginaire de la kitsune corruptrice pour celui du yurei figé dans son moment d’horreur. Dans l’ensemble, le film joue sur cette idée du rêve dont on ne peut s’échapper, avec un long moment suspendu où Washizu et Miki à cheval tournent à travers la brume, revenant au premier plan avant de disparaître, jouets du destin jusqu’à ce que le rideau révèle le château.

Les spectres (et en premier lieu la toujours incroyable Naniwa Chieko en sorcière) utilisent au mieux les jeux de cadrage et de montage pour jouer sur la fascination, trop blancs au milieu des ténèbres, présents ou absents au gré d’un mouvement de caméra ou envolés lors d’un jump cut. Dans l’ensemble, le film joue sur le mélange entre les éléments très concrets, les chevaux, le château, et les aspects irréels liés aux maquillages, à la bande son et à l’incarnation profondément étrange du no. Tout semble être à la fois bien là et paradoxalement factice. Il en résulte une œuvre à la personnalité propre, profondément japonaise mais héritière d’une culture mondialisée, réconciliation des inquiétudes des imaginaires japonais et européens par la puissance évocatrice de la fable. A l’hybris de la tragédie européenne répond le refus de l’impermanence ; dans tous les cas Macbeth est coupable de vouloir se donner le destin qu’on lui a fait miroiter au lieu d’accepter la place que le monde lui donne. On a souvent parlé de la terreur dans le regard de Mifune lorsque les flèches fondent sur lui, d’autant plus intense que des archers tiraient réellement autour de l’acteur, mais sa prestation est tout aussi remarquable lors de la scène du meurtre, dans la pièce maculée de sang, où l’acte lui-même est presque commis en passant, mais dont les conséquences se dessinent sur le visage du criminel, ou lors de la scène du banquet de la trahison où toute l’intensité du jeu de l’acteur est mise au service de son effondrement.

Tout le film se dérègle progressivement : après le prologue et la scène de la sorcière, une fois dans le château on voit les conditions climatiques s’intensifier, les transitions par wipe laissent place à l’entrechoquement des images, jusqu’au moment où on ne sait plus exactement ce qu’on voit lors de la scène de l’assaut du château par la forêt. Et tout le bruit et la fureur ne finissent que par revenir au chant initial, lamentation sur l’inconséquence humaine, quand la silhouette grotesque transpercée de flèches a fini d’accomplir son devenir fantôme. C’est sans doute l’un des plus beaux exemples de la poétique du cauchemar, les yeux trop ouverts face à l’incompréhensible. Son cadre 1:37 réduit l’horizon à une scène tragique, où les pièges du destin ne sont que plus spectaculaires. Les métaphores animales accompagnent d’ailleurs ce récit de bêtes traquées, des symboles sur les armures au château éponyme et son araignée (蜘蛛巣城 évoquant forcément le Jorogumo, monstre araignée qui tente les hommes pour les dévorer). C’est l’une des plus frappantes variantes d’une des pièces les plus marquantes, et l’occasion de la découvrir ou la redécouvrir sur grand écran dans une copie impeccable est à ne pas rater.
Florent Dichy.
Le Château de l’araignée de Kurosawa Akira. Japon. 1957. En salles le 12/08/2026.




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