VIDEO – Guerre des gangs à Okinawa de Fukasaku Kinji

Posté le 26 août 2026 par

Après avoir connu une exploitation en vidéo au début des années 2000 grâce à l’éditeur Wild Side et sa collection Les introuvables, les œuvres du réalisateur Fukasaku Kinji ont à nouveau les honneurs d’une réédition sur support vidéo, via Roboto Films qui inaugure avec une prometteuse série de ressorties consacrées au réalisateur. Occasion de se replonger dans la filmographie passionnante d’un artiste incontournable du cinéma japonais.

 

En l’an 2000, le grand public découvre un film japonais qui lui explose au visage, entre violence exacerbée et discours d’un noir profond sur la société nipponne. Un film dans lequel les élèves d’une classe de lycée sont envoyés sur une île déserte pour s’entretuer, sous la surveillance de leur professeur. Ce film, c’est Battle Royale, et son réalisateur, mis tardivement sur le devant de la scène, c’est Fukasaku Kinji. Tardivement pour deux raisons. La première, c’est que lorsque sort Battle royale, le réalisateur a déjà 70 ans, et la deuxième, c’est que sa filmographie qui compte pas loin d’une bonne soixantaine de longs-métrages a débuté en 1956. Il est certes connu des plus cinéphiles qui en ont vu la plupart dans le registre du yakuza eiga (son genre de prédilection), mais le grand public a sans doute regardé l’un de ses plus fameux sans même l’identifier : le classique Tora! Tora! Tora!. Du film de gangsters à celui de guerre en passant par la SF avec Les Evadés de l’Espace, sa filmographie est aussi foisonnante qu’hétéroclite. Et pour ce qui est de son genre de référence, le film de yakuza, Guerre des gangs à Okinawa est une parfaite manière de découvrir un style cinématographique, aussi furieux que désenchanté.

1971, prison de Yokohama. Sadao Gunji, yakuza du clan Hamamura, est libéré après dix ans passés derrière les barreaux. A la sortie, il est accueilli par deux de ses anciens frères de truanderie qui lui annoncent d’une part que le clan a été dissous, et d’autre part que les autres membres du groupe, ceux toujours en vie du moins, on réintégré la vie active. Qui plus est, en dix ans, Yokohama a bien changé et n’y trouvant plus ses repères, Gunji décide de partir avec son petit groupe reformé pour Okinawa, où il compte bien se refaire une réputation. Mais sur place il va se confronter à deux clans rivaux tenant d’une main de fer l’île paradisiaque. 

La lecture de ce résumé concentre tout ce qui fera le noyau dur de la plupart des œuvres de Fukasaku lorsqu’il mettra en scène ses nombreux films de yakuza, qu’il s’agisse de la saga Combat sans code d’honneur, Le Cimetière de la morale ou bien encore Okita, le pourfendeur. Fukasaku filme très souvent des anti-héros, des hommes naviguant aux limites de la moralité, rarement du bon coté de la loi et surtout incapables de rentrer dans des moules trop petits pour eux et leurs ambitions. Le Japon d’après-guerre va vite, trop vite pour ceux qui n’osent pas s’affirmer (de manière légale ou non d’ailleurs) ou qui ne se reconnaissent pas dans une société qui jette aux orties les valeurs de l’ancien monde japonais pour plier sous l’influence américaine. Fukasaku Kinji a été témoin de la rapide évolution de son pays après la guerre (il était adolescent lorsque Hiroshima a été bombardé), a observé les changements sociaux qui ont marqué la société japonaise, et sa colère de voir les injustices que ces changements ont apporté a irrigué son cinéma pour les années qui ont suivi.

Le Japon  en mutation de Fukasaku ne fait d’ailleurs par rêver. S’il nous montre à l’écran des personnages insouciants et jouissants des plaisirs nouveaux apportés par les Américains, les décors dans lesquels évoluent les yakuzas ne promettent pas des lendemains qui chantent. Yokahama est une cité grise avec un port industriel bruyant et abritant des barons de la mafia, et Okinawa, connu pour être la partie tropicale et ensoleillée du Japon ressemble à un club à hôtesses à ciel ouvert, une ville sans éclat éclairée par les néons des clubs de jazz ou tripots clandestins. Fukasaku rappelle aussi, au détour d’un plan furtif sur un bombardier survolant la ville, que bien qu’il soit question de règlements de comptes entre yakuzas, la région est encore sous contrôle américain (la rétrocession d’Okinawa ne sera effective qu’en 1972).

La deuxième partie du film qui voit débarquer Gunji à Okinawa est une parfaite illustration de ce qui fait le charme des héros fukasakiens. Des hommes fiers, droits mais aux ambitions démesurées, qui s’embarquent dans des conflits aux enjeux qui les dépassent complètement, persuadés qu’ils réussiront partout sans effort. Fukasaku dépeint ici une partie du Japon plus crue et violente, qui n’a que dédain et mépris pour ceux qu’il appelle les citadins, vus comme des petits voyous persuadés d’être les meilleurs car issus de la capitale. Bien évidemment, rien ne va se passer comme prévu et tout finira dans un bain de sang d’une noirceur sans fond, le nihilisme du metteur en scène imprégnant chaque séquence de son film.

Sur la forme également, Guerre des gangs à Okinawa est une parfaite illustration du style Fukasaku. une caméra qui ne se repose littéralement jamais, souvent portée à l’épaule pour un côté plus cru et réaliste, documentaire même oserait-on dire. Une mise en scène nerveuse qui filme ses séquences d’affrontement sans se défausser, ultra violentes et d’une brutalité sans nom. Sauvagerie qui tranche avec la bande originale, aux sonorités plutôt jazzy mélancoliques, en parfaite adéquation finalement avec ces récits d’anti-héros désenchantés et courant droit à leur perte.

Guerre des gangs à Okinawa est donc une excellente porte d’entrée dans le cinéma de Fukasaku Kinji, du moins sa partie orientée yakuzas. Un film passionnant, magistralement mis en scène, aux enjeux clairs, ce qui ne sera pas toujours le cas, notamment avec ses Combats sans code d’honneur aux scénarios complexes et difficilement compréhensibles.

Bonus

Discussion entre Stephane du Mesnildot et Fausto Fasulo : Un passionnant échange entre ces deux passionnés du cinéma japonais, qui reviennent à la fois sur le film présenté ici mais aussi sur le réalisateur et sa filmographie, entre analyses, interprétations et anecdotes.

Commentaire audio de Nathan Stuart : Pour les amateurs de ce genre d’exercice, l’expert en cinéma japonais Nathan Stuart dissèque le long-métrage avec une analyse poussée sur la place du film dans la filmographie de Fukasaku entre autre.

Livret de 26 pages contenant une riche analyse du film et de l’œuvre de son réalisateur par Malik-Djamel Amazigh Houha.

Romain Leclercq.

Guerre des gangs à Okinawa de Fukasaku Kinji. Japon. 1971. Disponible en Blu-ray chez Roboto films.