Dans le catalogue Netflix, on retrouve régulièrement des sorties asiatiques récentes, ayant parfois connu un circuit festivalier. C’est le cas de la production taïwanaise A Foggy Tale, le dernier film de Chen Yu-hsun, connu notamment pour Tropical Fish en 1995.

Au début des années 1950, la jeune Yue part à Taipei récupérer le corps de son frère, exécuté par le gouvernement. Sur place, elle rencontre Chao Kung-tao, un tireur de pousse-pousse cantonais et ancien soldat, un homme au bon cœur qui va lui apporter un peu d’aide. Les deux laissés-pour-compte nouent une relation d’amitié au risque d’ennui avec les autorités…
A Foggy Tale se place dans la lignée des récits sur la mémoire taïwanaise. Le fait que Chao soit cantonais, que les langues soit mêlées (taïwanais/minnan, mandarin, cantonais), qu’il soit rappelé qu’au sortir des années 1940, de nombreux chinois se sont installés sur l’île (souvent, des soldats de la République de Chine venus suivre Chiang Kai-chek après la défaite des nationalistes face aux communistes lors de la guerre civile chinoise) participe à réinstaller le contexte de ce début de l’autonomie de Taïwan au XXè siècle ; des débuts troubles, marqués par la misère – les marchés noirs et le système débrouille rappellent l’évocation de l’après-guerre dans le cinéma japonais – ainsi que, surtout, la répression politique avec la Terreur blanche. Dans le film de Chen Yu-hsun, ces marqueurs sont établis à travers un regard lucide, et une tendresse envers ses protagonistes bien souvent victimes de l’Histoire.

Si A Foggy Tale est un récit dramatique, avec son lot de tragédies (à commencer par la disparition du frère de Yue en début de film, dont il est bien décrit à quel point c’était un homme tourné vers l’avenir et proche de sa sœur), son metteur en scène fait le choix d’écarter la sécheresse et la froideur de ton qu’utilisent beaucoup d’œuvres historiques se focalisant sur des périodes à l’atmosphère lourde. Ici, l’étalonnage est lumineux, le jaune-orange du soleil n’est jamais loin et surtout, le personnage de Chao, campé par l’acteur hongkongais Will Or Wai-lam, se comporte en véritable rayon de soleil pour sa petite sœur « de cœur » comme il le dira lui-même. Le style du film n’est pas non plus larmoyant ; il trouve la juste distance pour créer des personnages attachants et nous rendre concernés, tout en prenant bien la mesure des enjeux de cette époque.
La fin du film provoque une belle émotion, car le récit nous a minutieusement préparé à ce que le retour d’un personnage soit impossible. Aussi, lorsque les retrouvailles surviennent après tant d’années et tant de douleur, l’émotion qui en découle semble vive et sincère de toute part – on regrettera juste un maquillage vieillissant peu convaincant. Ainsi, A Foggy Tale, comme ces autres récits sur la mémoire, et donc, l’identité taïwanaise, montre en creux le chemin parcouru par ce petit État devenu développé, qui veut laisser derrière lui la dictature et les malheurs liés aux restes de la guerre. Certains films taïwanais de ce genre se montrent fort peu fins à ce sujet, si bien qu’ils se risquent à sortir de l’œuvre artistique ou culturelle pour devenir un message brut. Ce n’est pas le cas de A Foggy Tale, qui s’il ne nous emmène pas vers de nouveaux horizons dans le film historique ou le récit de « la petite histoire dans la grande », parvient finement à faire vivre ses personnages chaleureux pour raconter avec détail et sous plusieurs angles, une période dont il reste des choses à raconter, d’autant pour comprendre le monde dans lequel nous vivons actuellement. A Foggy Tale est une occurrence réussie et accomplie de ces œuvres taïwanaises de la mémoire.
Maxime Bauer.
A Foggy Tale de Chen Yu-hsun. Taïwan. 2025. Disponible sur Netflix.




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