Cannes 2026 – La Deuxième fille de Zou Jing

Posté le 11 juin 2026 par

Présenté à la semaine de la critique, La Deuxième fille, le premier long-métrage de Zou Jing, repérée en 2021 pour son court-métrage Lili Alone, a été l’un des événements de cette saison festivalière.

Le film raconte l’histoire d’une jeune femme, de six à dix-huit ans, ballottée de famille en famille et d’identité en identité après avoir été abandonnée par ses parents. Le film explore de façon sensible et poétique la société chinoise des années 80 et 90 et la difficulté pour son héroïne de se construire face aux problématiques de ses différentes familles.

Le projet avait déjà gagné l’aide au développement Next Step à la Semaine de la Critique en 2024 et cette année, le film a été couronné du prix de la fondation Gan à la diffusion, ce qui rendait d’autant plus curieux ce passage au long. Lili Alone était déjà une production marquante, traitant de la place des femmes, du rapport au corps et à la transaction, thèmes que l’on retrouve différemment ici. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’est pas question ici de la politique de l’enfant unique, c’est le problème de la « deuxième fille » qui est au centre du récit. Dans un premier chapitre et une première identité, l’héroïne est une enfant adoptée, à laquelle on finit par préférer la possibilité d’un enfant génétique (compensation qui devient redondante). Ensuite, elle occupe le rôle compliqué d’enfant de substitution, de double d’une enfant morte, éternellement « deuxième ». Dans un dernier chapitre, elle redécouvre sa famille génétique où elle n’est que la « deuxième fille » dont la place a été effacée entre son aînée et le frère attendu. Tout le film est construit autour d’un profondément mélancolique voyage jusqu’à l’âge adulte, toujours hanté par le sentiment d’une impossibilité à stabiliser son identité. Le titre original, 无名女孩, comme le titre anglais du film, signifie d’ailleurs « la fille sans nom », soulignant ce problème central.

Dès les premiers instants, on ne sait pas tout à fait si l’on est dans une scène symbolique ou dans un moment de vie, avec une petite fille immergée, dont on ne sait pas totalement si elle joue ou si elle se noie, et cette métaphore revient par la suite de façon particulièrement forte. Le film est parfois taiseux, dans le rapport aux sensations, aux gens, à la nature, mais aussi aux non-dits, avec un soin évident apporté à l’image et à l’environnement sonore. À l’inverse, certaines scènes reposent sur des dialogues singulièrement bien écrits, allant à l’essentiel. Le monde dépeint est présenté de façon elliptique, avec des bons temporels, créant parfois une désorientation que l’on partage avec l’héroïne (entre l’enfance et l’adolescence des années semblent passer en un moment pour se concentrer sur des moments clefs de la vie du personnage, la danse, les paysages et la nature servant de liant entre les différentes incarnations). Les acteurs sont tous très bons, les personnages des parents étant tous à leur façon intéressants avec des failles suggérées plus que soulignées, permettant de comprendre l’itinéraire mental de la jeune femme. La relation avec la deuxième mère est particulièrement touchante. Dans le rôle de l’héroïne à 17 ans, Li Gengxi est particulièrement marquante (aussi à l’aise ici qu’en jeune femme malade dans Viva la Vida de Han Yan ou dans le Résurrection de Bi Gan), mêlant force et fragilité, avec un regard suggérant plus que les mots ne le font – une mention spéciale pour Cao Ruofan qui interprète le personnage à 6 ans.

C’est aussi une chronique d’un moment de l’histoire chinoise, à travers différents lieux, mêlant ville et campagne, présentant ses milieux sociaux différents, jouant sur la présence d’objets ou de posters pour recontextualiser le film dans des années précises. Comme la réalisatrice affirme que l’héroïne est une réécriture de sa grand-mère, elle-même « deuxième fille » abandonnée, mais transposée dans les années où elle-même a grandi (et non les années 30), il y a un vrai travail pour réfléchir aux implications de ce destin dans un moment temporel précis. La place de la femme en général dans cette société est un élément central, la tragique histoire de l’amie rencontrée à l’usine est présentée en peu de temps, mais juste assez développée pour laisser une marque, avec un effet d’écho terrible à une des scènes précédentes, et la métonymie de l’objet qui tombe, remplaçant le drame réel. Les figures d’agresseurs mises à part, le film essaie d’être bienveillant par rapport à ses personnages, en représentant délicatement ce qui les meut (on en revient toujours à Renoir et à La Règle du jeu, « il y a quelque chose d’effroyable dans ce monde, c’est que tout le monde a ses raisons ») ; personne n’est un mauvais parent par choix… Le personnage de la deuxième mère est central, et structurellement et effectivement, et son histoire est particulièrement touchante. Dans le monde présent, elle est la seule dont, malgré la maladresse, l’amour est inconditionnel et non transactionnel (le premier père étant relégué aux souvenirs passés d’une innocence perdue) ; l’une des tragédies étant qu’elle ne voit pas la danse de la colère de sa fille cachant ses blessures.

Même s’il dure plus de deux heures, c’est un film qui demande à être revu, tant il joue sur les petites choses, sur les détails de caractérisation subtils, une fois que l’ont sait où il va, que l’on a recomposé le puzzle de l’histoire familiale peinte progressivement par petites touches. Le destin de cette petite fille dynamique devenant jeune femme blessée mais capable de se relever est une très belle étude de personnage, étonnamment solaire et belle même dans les moments les plus terribles. On ne peut maintenant qu’attendre de découvrir les prochains projets de la réalisatrice et de ses actrices.

Florent Dichy.

La Deuxième fille de Zou Jing. Chine. 2026. Projeté au Festival de Cannes 2026.