Carlotta Films nous gratifie une fois de plus de la sortie d’un classique taïwanais méconnu avec La Femme qui crie, adapté d’un brûlot de la romancière Li Ang par Tseng Chuang-hsiang, un cinéaste affilié à la nouvelle vague taïwanaise. Retour sur cette pièce brutale, à réserver à un public averti.

Sous l’occupation japonaise de Taïwan, la mère d’Ah-shih, affamée, se prostitue contre de la nourriture. Lorsque cela est découvert, sous les yeux de sa fille, elle se suicide avec un couteau. Une fois devenue adulte, grande et malingre, Ah-shih est mariée à Chiang Shui, un boucher tueur de porcs, par le biais de son oncle. Chiang Shui, frappé du sceau de l’infamie dans la communauté à cause de son métier, se révèle d’une brutalité sans pareille à l’égard de sa jeune épouse…
Restauré dans le cadre du programme national de mise en valeur du patrimoine cinématographique de l’île par le gouvernement taïwanais, La Femme qui crie – en anglais : The Woman of Wrath (« la femme de la colère »), en mandarin 殺夫 (Sha Fu, « tuer son mari ») se place dans le sillon de la nouvelle vague taïwanaise, un mouvement de renouvellement du cinéma de Formose basé sur la rupture avec le cinéma d’État alors en vigueur. Le film sort en 1984, dans les tous premiers instants du courant. Son réalisateur, Tseng Chuang-hsiang, est l’un des cinéastes derrière le film à sketch fondateur The Sandwich Man, coréalisé avec Hou Hsiao-hsien et Wan Jen. Contrairement à ces deux derniers, la carrière de Tseng dans le cinéma de fiction ne se développera pas. Wu Nien-jen, romancier et animateur de la nouvelle vague, assure l’adaptation du scénario de Li Ang, marqueur supplémentaire de l’affiliation du film au courant.
La redécouverte de ce film, notamment dans le cadre du Festival Lumière, a perturbé plus d’un nouveau spectateur. En plus des nombreuses scènes de viols et de coups que Chiang Shui fait subir à Ah-shih (interprétée par Pat Ha, promise à une belle carrière notamment à Hong Kong), des porcs et des canetons sont tués à l’écran. Tout cela est le reflet graphique du livre de Li Ang, un écrit féministe qui fit scandale autant qu’il suscita l’engouement au début des années 1980, et qui se servait de la crudité de ces descriptions de la violence ordinaire au sein d’un foyer et plus largement dans une société affamée sous le joug colonial et sous le poids de traditions confucéennes morbides, pour ébranler le lecteur et lui montrer de plein fouet ce que peuvent subir les femmes au quotidien. Tseng, hormis quelques arrangements scénaristiques qui ne dénaturent pas l’idée de base, s’en sort brillamment pour respecter cet élan politique tout en l’accrochant au style des auteurs de la nouvelle vague.

Tseng, en effet, nous propose un film aux thématiques de rape and revenge, mais sans le montage nerveux et ciselé d’un film d’exploitation (à l’image de l’incroyable Lady Avenger, à redécouvrir de toute urgence). Au contraire, il accouche d’un dispositif discordant, dans lequel le décors des îles Penghu, un lieu potentiellement paradisiaque, se révèle des plus anxiogènes ; où les plans cadrés fixes ou en léger travelling, en opposition aux zooms et sur-cut, ont un rythme calme qui détonne avec les violences physiques et sexuelles que l’on voit à l’écran, sans atténuation. Jouer de ces éléments ambivalents, les tenir sur un long-métrage avec un rythme lancinant, qui accroche, accompagnés par une musique subtile, c’est promettre au spectateur une véritable expérience cinématographique, où l’on est à la fois ébloui par la stylisation de la mise en scène et où l’inconfort ressenti nous amène à poursuivre une réflexion sur les thématiques du film après la séance, voire être hanté.
Paradoxalement, le roman de Li Ang (traduit en français sous le titre La Femme du boucher) décrit l’action du récit de manière encore plus sauvage que le film. Le portrait physique de Chiang Shui est encore moins flatteur que la façon dont l’œuvre cinématographique le représente sous les traits de Pai Ying, mais il s’agit d’un tour de force à nouveau de Tseng : débarrassé des mots et donc des descriptions verbales, le réalisateur représente la monstruosité d’un homme à travers les gestes rigides de l’acteur, son regard menaçant, et donc les actes de violence qu’il commet, sans fioriture, et quelque part, la banalité de son existence, ce qui a un potentiel décuplant. Surtout, dans le livre comme dans le film, Chiang Shui est personnage méprisé et pestiféré de par son métier d’abatteur d’animaux, dont certains personnages secondaires diront que cela lui promet une place en enfer. Avoir peur d’un tueur d’animaux quand on en consomme la production a quelque chose de cynique et porte également un autre niveau lecture de ces œuvres sur le sujet de l’exploitation animale, même si l’on imagine que dans les années 1980 et à la vue de ce qui arrivent aux vrais animaux utilisés dans le film, cela n’était certainement pas prémédité. Son corollaire, en revanche, parfaitement étudié dans l’élaboration du film, est le portrait de la petitesse de ces sociétés confucéennes, dans lesquelles leur membre sont enclins à la bigoterie et au jugement à l’emporte-pièce – Ah-shih étant bien plus terriblement jugée que Chang Shui.

La Femme qui crie est un exemple d’excellente adaptation, qui respecte l’esprit du livre d’origine tout en se révélant être une véritable proposition formelle, dans le cadre du mouvement auquel il appartient mais en tant qu’œuvre unique aussi.
Bonus de l’édition vidéo
Présentation du film par Wafa Ghermani (26 min). La spécialiste du cinéma taïwanais Wafa Ghermani apporte beaucoup d’informations à propos du livre, de la production, de ce qui sépare le livre et le film, la place du réalisateur et du scénariste dans le cinéma taïwanais d’alors. Elle énonce que peut-être, le film doit être dissocié de la nouvelle vague taïwanaise en raison de sa structure de rape and revenge et de la communication de l’époque, notamment l’affiche, qui sont autant d’éléments qui rappellent plutôt les black movies taïwanaises, des films d’exploitation produits entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, et qui eux aussi se permettaient une liberté de ton.
Maxime Bauer.
La Femme qui crie de Tseng Chuang-hsiang. Taïwan. 1984. Disponible en Blu-ray chez Carlotta Films le 05/05/2026.




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