Hommage poignant à la résilience iranienne face à l’oppression et aux espoirs déçus, le premier documentaire de Pegah Ahangarani a été projeté en séance spéciale au Festival de Cannes. Bouleversant.

Dans les coulisses d’un tournage, une femme hèle, agacée, un prénom : “Pegah ! Pegah ! Pegah !” Il faut que l’enfant soit dans le cadre. Cette petite fille que tout le monde cherche, c’est Pegah Ahangarani. Celle qui l’appelle, c’est sa mère, la réalisatrice Manijeh Hekmat. Elle l’emmène sur tous ses plateaux, la transformant en figurante star. Son visage poupin, puis adolescent, n’est pas inconnu de certains cinéphiles friands d’Iran.
Née au milieu des bobines, avec deux parents amoureux de la pellicule, tout prédestinait Pegah Ahangarani à intégrer le 7e art. Actrice née, elle peine dans sa jeunesse à différencier le monde réel du monde de la fiction, jouant perpétuellement un rôle auprès de ceux qui l’entourent. Les conséquences en seront parfois désastreuses. Précocement, la petite fille découvre dans un mélange de fascination et d’effroi la puissance de l’image.
Pour son premier passage derrière la caméra, la cinéaste choisit le documentaire pour rendre hommage aux personnes de son entourage qui ont mené leur révolution, dans un Iran toujours plus autoritaire et cruel. Cinq chapitres, pour cinq trajectoires.
Il y a d’abord son père, réalisateur engagé puis soldat modèle, soutien de la première heure de l’ayatollah qui voit voler en éclats ses illusions face aux répressions. Il y a ensuite une professeure adorée, dont la joie et la liberté, et surtout la confiance qu’elle accordera à Pegah, mènera à sa perte. Un oncle à peine plus âgé qu’elle, étudiant en journalisme plein d’espoir d’un renouveau, mais qui se suicide à 20 ans après avoir été arrêté et torturé. Et puis il y a Amir, l’ami avec lequel elle se retrouve plongée dans l’élan et le chaos du mouvement vert de 2009. Enfin, il y a Lily, son petit miracle qui vient de naître, et dont le chapitre se transforme à la dernière minute en déchirement face aux massacres de masse puis à la guerre qui éclate au début de cette année 2026.

Avec une voix émue, Pegah Ahangarani arrache de son être le passé et le présent. Elle s’observe sur les photographies et les vidéos d’époque, comme pour se persuader que c’est bien elle qui a traversé tout cela. Elle a la chance de pouvoir s’appuyer sur un amas impressionnant d’archives personnelles : souvenirs d’amour, de fête, de cheveux sans voile, de voix libres et contestataires. Depuis sa plus tendre enfance, Pegah a été filmée sous tous les angles. Une chance inestimable dans un pays qui pousse depuis des années son peuple à abandonner sa mémoire. Le très beau My Stolen Planet de sa compatriote Farahnaz Sharifi le racontait d’ailleurs très bien : peu d’Iraniens en exil ont pu emporter avec eux leurs souvenirs, et ceux qui sont restés vivent dans la crainte qu’on instrumentalise contre eux leurs instantanés de bonheur. L’image met en danger. L’oncle de Pegah l’avait bien compris : s’il n’existe presque plus aucune photo de lui aujourd’hui au-delà de l’enfance, c’est sa voix, longuement enregistrée sur des dizaines de cassettes, que le jeune homme a décidé de laisser en héritage comme témoin de son âme et de sa réalité. Pour son chapitre, l’écran s’assombrit. Ne résonne dans le vide visuel que sa parole.
Se baser entièrement sur ses propres cartons n’était toutefois pas suffisant pour Pegah Ahangarani. Pour la grande histoire, l’histoire de l’Iran, elle puise également dans les archives des autres. Jusqu’à ce qu’en 2009, les points de vue pour la première fois s’entrecroisent. D’un côté la caméra de Pegah, de l’autre celles de tous les inconnus qui l’entourent. Dans le centre de Téhéran, noir d’une jeunesse qui demande un changement radical, c’est elle qui, pour la première fois, s’entraîne et participe à cette énième répétition générale de la révolution. Un espoir, encore un, de nouveau déçu. Mais le message est clair : les révoltes individuelles sont l’avenir et la lumière du peuple iranien.
En miroir avec un autre film du festival sélectionné à l’Acid (Dans la gueule de l’ogre de Mahsa Karampour), Rehearsals for a Revolution aborde également la difficile question de l’exil après la dissidence, et la culpabilité de ne plus être là. Depuis 2022 en effet, la réalisatrice vit en Angleterre pour échapper aux persécutions qui visent les artistes. Quand des dizaines de milliers d’Iraniens sont massacrés par le régime en janvier, puis que les États-Unis et Israël commencent à bombarder le pays fin février, c’est impuissante que Pegah Ahangarani observe de loin, sans nouvelle de ses proches. Avec, presque, le regret de ne pas être avec eux dans l’horreur. Elle décide de modifier complètement son dernier chapitre. Sa caméra s’arrête alors sur le visage innocent et souriant de sa fille Lily et naît un constat : malgré la terreur et le désespoir, c’est toujours la vie qui l’emporte. Et c’est pour elle qu’il faut se battre.
Audrey Dugast.
Rehearsals for a Revolution (Viendra la Révolution) de Pegah Ahangarani. Iran. 2026. Projeté en séance spéciale au Festival de Cannes 2026.




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