Cannes 2026 – Entretien avec Fukada Koji pour Quelques jours à Nagi

Posté le 20 mai 2026 par

Nous nous sommes entretenus avec Fukada Koji le temps d’une discussion intéressante sur la déconstruction de l’idéal de la campagne japonaise, au cœur de son beau Quelques jours à Nagi.

Vos films sont le plus souvent associés à des environnements urbains. Qu’est-ce qui a motivé d’installer cette fois votre intrigue à la campagne ?

Je vis et j’ai grandi en ville, donc quand j’imagine une histoire, elle a très spontanément tendance à se dérouler dans un cadre très urbain. Mais là il se trouve que je n’étais pas spécifiquement à la recherche de décors ruraux pour les besoins du film. Il se trouve qu’à une occasion, je suis allé à Nagi et j’ai découvert ses paysages, qui m’ont inspiré l’intrigue.

Dans nombre de vos films, il y a une opposition entre les aspirations des personnages et une réalité à laquelle ils vont se heurter. Cela apparaît sur différents points ici, par exemple le fait d’aller à contrepoint de l’idéalisation de la ruralité japonaise, du furusato (pays natal), notamment entretenus par des films comme Souvenirs goutte à goutte de Takahata Isao.

Je suis d’accord, beaucoup de films présentent déjà ce sujet d’une personne qui revient à la campagne et qui va s’accomplir en retrouvant ses racines. Il y a une sorte de stéréotypes liés à ce genre d’histoire dont je commence à moi-même me lasser en tant que spectateur. J’ai grandi à Tokyo et je suis un citadin qui arrive à la campagne pour faire ce film, de la même manière que le personnage de Yuri va à la campagne. J’avais néanmoins envie d’éviter ces écueils. Je ne sais pas si j’y suis parvenu mais j’ai le sentiment que très souvent, la campagne et le village natal sont décrit de manière très idéalisée sous une forme d’apaisement. Moi je voulais que Yuri s’accomplisse à travers les relations avec les personnages qui vivent dans cette région. D’ailleurs elle ne retourne pas quelque part, mais plutôt pour retrouver quelqu’un, et va faire d’autres rencontres comme ces deux jeunes garçons. Ces derniers, qui cherchent à fuir cette campagne, participent à ma volonté de désacraliser cet environnement.

Vous jouez de cette opposition entre aspirations et réalité sur différents points ; le père du garçon conservant le dessin de Yuri, les motivations de la sculptrice à revenir à la campagne. Est-ce que ces différents points participaient à cette volonté de désacraliser la campagne dont vous parlez ?

Oui, j’aimais que les raisons du retour de Yoriko dans son village natal soient très pragmatiques et n’avaient rien à voir avec un fantasme de vie à la campagne. Une nouvelle fois, ce sont les relations humaines qui impliquent ce mouvement. Ces élans peuvent pousser vers la nostalgie, voire le nationalisme, c’est pourquoi j’ai été particulièrement vigilant à ne pas aller dans cette direction.

Vous avez engagé Matsu Takako pour le rôle de Yoriko. Il se trouve que dans l’un de ses premiers rôles, April Story d’Iwai Shunji, elle vit sous un jour inversé dans le ton et le lieu la même situation que son personnage de Yoriko dans votre film. Elle joue une jeune fille qui quitte sa campagne pour la ville de Tokyo où elle espère retrouver un garçon dont elle était amoureuse au lycée quand, dans votre film, Yoriko part de la ville pour retrouver la fille qu’elle aimait durant son adolescence. Est-ce que c’était intéressant pour vous d’inverser cette dynamique ?

Au risque de vous décevoir, c’est un pur hasard, je n’ai découvert April Story qu’après avoir engagé Takako et avoir tourné Quelques jours à Nagi.

Vous vous refusez à fantasmer ce cadre rural, mais vous parvenez à installer une ambiance fascinante durant les scènes de dialogues dans l’atelier, la gestion de l’espace, la manière dont votre caméra s’attarde sur le visage des sculptures.

Cet espace de l’atelier est très fidèle à celui authentique de l’artiste dont nous avons utilisé les œuvres et qui nous a accompagnés sur le tournage, Oshida Ami, une jeune sculptrice japonaise. Pour elle, c’est un espace tout à fait ordinaire et quotidien, mais que ce soit pour Yuri ou le spectateur, cela donne une atmosphère tout à fait particulière. Dépaysant pour nous, mais ordinaire pour l’artiste.

Où vous situez vous sur cette question de la confrontation entre rêve et réalité ? Tous les personnages semblent dans un entre-deux sur ce point, les adultes comme les plus jeunes avec ce couple d’adolescents gay.

Je crois que nous sommes tous soumis à des dilemmes de ce genre, l’écart entre la réalité et le fantasme, la réalité et le désir, la réalité et l’idéal. Je pense qu’on navigue tous entre les deux. Je ne voulais pas imposer une vision des choses, comme quoi renoncer ou s’entêter était mieux, c’est au spectateur de se faire son opinion en se mettant à la place des personnages. Nous avons beaucoup parlé de l’idéalisation de la campagne, et la façon dont elle a été décrite est finalement assez proche de celle dont les femmes l’ont été : que l’on décrit soit comme une sainte, soit comme une pute. Des figures soit très douces, soit très corrompues. C’est ce que j’ai voulu éviter.

Entretien réalisé par Justin Kwedi le 14/05/2026 à Cannes.

Traduction : Léa Le Dimma.

Remerciements à Aurélie Dard.