Les connaisseurs et amateur de l’œuvre d’Uoto avaient déjà eu la chance de découvrir sur Netflix la remarquable adaptation de son manga Du mouvement de la Terre, mais depuis peu, la plateforme vient d’ajouter une nouvelle production au rayon animation de son catalogue, à savoir 100 Meters, adaptation d’un autre manga de l’auteur. Un long-métrage dont le titre laisse à penser que l’on est face à un énième anime sportif. Mais le film a beaucoup plus à offrir à son spectateur.
Dans une petite ville japonaise, un collégien, Togashi, se révèle être un prodige de l’athlétisme, et plus particulièrement le 100 mètres, discipline dont il pulvérise tous les records. Un jour, un nouvel élève effacé et taciturne, Komiya, intègre sa classe et semble montrer un intérêt pour la course. Togashi va l’entraîner et faire de lui un sportif accompli, jusqu’au jour où Komiya disparaît. Les années passent et Togashi, devenu champion national tombe sur Komiya, lui aussi devenu un athlète confirmé.

Le manga sportif est un genre en soi, que ce soit sous sa forme originelle en version papier, ou via des adaptations en anime. Un genre ultra codifié et dont les préceptes se marient on ne peut plus harmonieusement avec ceux du shonen (courage, amitié, victoire). Presque toutes les disciplines sportives ont eu droit à leur manga, qu’il s’agisse du football, du baseball ou même de l’équitation, mais finalement assez peu de mangas ont eu pour sujet la course, et de manière plus générale l’athlétisme. On citera par exemple Fends le vent, avec son héros coureur handicapé, ou bien encore Run with the wind, success story narrant les aventures d’un groupe d’amateurs s’entraînant pour gagner la plus grande course de relai du Japon. 100 Meters vient donc a priori naturellement rejoindre cette catégorie, avec ses deux héros anciens camarades devenus rivaux, mais le mangaka Uoto fait prendre à son récit une piste beaucoup plus réflexive et passionnante.
Le film ne tarde d’ailleurs pas à poser les bases de ses chemins de réflexion qui vont jalonner son récit. Il met d’office en opposition ses deux enfants Togashi et Komiya qui ne courent pas pour les mêmes raisons. Togashi est gorgé d’optimisme, de bonne volonté et d’esprit d’accomplissement (courir le 10 mètres résout tous les problèmes, selon lui), face à Komiya qui semble considérer la discipline et l’effort comme une fuite en avant, une échappatoire à une situation dont on ne saura d’ailleurs pas grand chose, si ce n’est qu’elle semble par la suite occasionner son départ précipité de l’école. Il se perd, dans tous les sens du terme, dans la course.

De fil en aiguille et au gré de leurs parcours scolaires et professionnels, les deux jeunes hommes vont rencontrer des athlètes qui ont fait de la course un choix de vie, une philosophie. Des courants de pensée auxquels Togashi va avoir du mal à adhérer.
Pourquoi court-on ? Tel est le fil rouge de l’œuvre d’Uoto. Qu’est-ce qui peut bien pousser un individu à vouloir se pousser au delà de ses limites et surtout lorsque ces limites et objectifs ont été atteints, que reste t-il à accomplir ? Plusieurs axes de réflexions s’offrent au spectateur qui est ici mis dans les baskets de Togashi, jeune homme au parcours assez classique. Il est présenté comme un athlète exemplaire, confiant, parfaitement conscient de ses capacités et limites, simplement mû par la volonté de s’améliorer, fort mais pas infaillible. Mais Uoto en fait au final un personnage certes attachant mais très lisse comparé aux athlètes qui vont croiser son chemin, à commencer par Komiya, qu’il retrouvera au détour d’une compétition régionale inter-lycées. Le petit garçon chétif mais motivé est devenu un coureur froid, distant et dévoué à sa discipline. Pour quelle raison, cela n’est jamais clairement expliqué et l’auteur ne prend pas la peine de s’accorder de parenthèses intimistes entre deux amis d’enfance devenus rapidement des rivaux. Komiya semble avoir pris au pied de la lettre les conseils prodigués au lyçée par un champion d’athlétisme, Zaitsu, aussi hautain que misanthrope, dont les choix de vie l’ont conduit à se concentrer corps mais surtout âme à sa discipline, faisant de lui rien d’autre qu’une machine à courir.
Le film met d’ailleurs systématiquement ses deux héros en compétition. Que ce soit sur le terrain de sport en tant qu’adversaire, avec Komiya devenu capable de battre son ancien camarade d’école, ou sur un plan plus personnel et philosophique. Komiya court pour gagner, être le meilleur parce que rien d’autre ne semble l’animer. Togashi est montré comme un individu passionné, certes, mais qui s’est toujours situé dans le réel et le concret, conscient que courir pour gagner est une chose, mais qu’en cas de défaite ou de blessure, tout peut s’arrêter (un arrêt de ses activités signerait la fin de son contrat avec des sponsors et des rentrées d’argent qui vont avec).
Les hasards de la compétition amènent les deux jeunes hommes à rencontrer un autre champion de la course, Kaido, qui voit l’athlétisme à un niveau philosophique quasi transcendantal, énonçant des préceptes que Togashi, à défaut d’en comprendre toutes les subtilités, ne peut qu’admirer, tant Kaido semble épanoui dans sa discipline. Discipline dans laquelle il excelle puisque le temps d’une compétition, il ridiculise en un temps record les deux amis d’enfance s’affrontant sur le 100 mètres.
Tout au long de son récit, Uoto dépeint un milieu sportif et compétitif où tous les extrêmes s’affrontent, sans que jamais ses personnages ne soient portraiturés comme des monstres d’athlétisme sans une once d’humanité et de bon sens. C’est le cas de Zaitsu qui voit son monde s’écrouler après une simple défaite, abandonnant l’athlétisme après avoir réalisé que malgré son investissement personnel et mental, il ne sait pas comment gérer le concept même d’échec.

100 Meters est une œuvre dense, qui pousse à une réflexion profonde sur l’investissement personnel et le degré de passion que l’on peut mettre dans une discipline, au risque de s’y perdre.
Et c’est sans doute sur ce point que le film pèche très légèrement. Au vu de la richesse du propos, le film affiche le même défaut que la plupart des longs-métrages adaptant l’entièreté d’une œuvre écrite : l’impression d’avoir un récit précipité obligé d’aller à l’essentiel. En soi, d’un point de vue technique, il est irréprochable. Le réalisateur Iwaisawa Kenji manie à la perfection la technique de la rotoscopie (la capture en animation de vrais mouvements, déjà utilisée dans On-gaku), et il sait donner du rythme à ses courses qu’il filme sous tous les angles. Mais l’ensemble donne toujours l’impression d’aller beaucoup trop vite pour son propre bien, faisant parfois de ses personnages de simples illustrations de courants de pensée. Les compétitions s’enchaînent sans temps mort, et les rares respirations se font le temps d’un court échange entre deux courses. On aurait souhaité sans doute un tout petit peu plus d’émotions plus concrètes et à cœur ouvert, surtout lorsque les deux amis d’enfance se retrouvent. Le seul personnage à éprouver réellement des émotions communicatives restant Togashi, le temps d’un craquage après un accident.
Ce n’est cependant qu’un petit défaut comparé au niveau général du long-métrage qui a vraiment beaucoup plus à offrir qu’un simple anime sportif, avec un discours mature et passionnant sur ce qu’est la passion et le dévouement personnel lorsque l’on s’y donne à fond.
Romain Leclercq.
100 Meters d’Iwaisawa Kenji. Japon. 2025. Disponible sur Netflix.




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