Trois ans après leurs Histoires de fantômes chinois, Ching Siu-tung et Tsui Hark reviennent avec un suite en 1990, sous titrée « la voie de l’humanité » dans son titre originel. Cette fois, point de spectres enjôleurs, mais une aventures de quiproquo politiques et sentimentaux, dans un monde plus que jamais en proie au désordre.
Après la conclusion du film précédent, notre lettré collecteur d’impôts, toujours amoureux de son amour disparu, s’est retrouvé jeté en prison sur un malentendu. Après son évasion, il fait vite la rencontre d’un nouveau taoïste puis d’une bande de rebelles, menée par deux sœurs, dont l’une des deux ressemble étrangement au fantôme qu’il n’arrive pas à oublier.
Le film a eu une genèse compliquée. Le premier épisode a connu un succès raisonnable lors de sa sortie à Hong Kong mais a été davantage un phénomène dans le reste de l’Asie, ce qui a retardé la mise en place d’une suite. Le problème est qu’entre temps, la carrière des acteurs a prospéré, et qu’il est devenu difficile de les réunir. Pour contourner le problème, Tsui Hark a proposé d’en faire une série anthologique, sans lien entre les épisodes, à la manière des nouvelles de son modèle littéraire, avant d’être persuadé d’en faire une véritable suite. Mais voilà, dans ce cas précis une suite directe pose un problème important : si on peut conserver sans difficulté les deux acteurs masculins, tout est beaucoup plus compliqué quant à l’héroïne, qui est supposée s’être réincarnée à la fin du premier épisode, et devrait logiquement être un nourrisson au début de ce film… Et si Leslie Cheung est bien disponible pour le tournage, ce n’est pas le cas de Wu Ma dont le rôle doit être raccourci en fonction de ses disponibilités. C’est donc Jacky Cheung qui se retrouve à occuper le rôle de l’adjuvant aux pouvoirs surnaturels, apportant son humour grimaçant et sa physique, Wu Ma étant relégué à un rôle de mentor pour les scènes finales. Mais la vraie révélation du premier film était Joey Wong, dont l’alchimie avec Leslie Cheung était l’un des éléments qui permettait à ce film hétéroclite d’atteindre une véritable grâce. Elle revient donc cette fois-ci, mais pour incarner un nouveau personnage, dont la ressemblance avec l’héroïne du précédent volet est pleinement assumée, et devient un point du scénario, tout en soulignant qu’il s’agit d’un nouveau personnage. Elle est rejointe par Michelle Reis, dans le rôle de la petite sœur, dans l’un de ses premiers rôles. Lau Shun campe l’antagoniste, un étrange moine impérial aux pouvoirs surnaturels (sa voix féminine suggère un eunuque, en miroir inversé de l’arbre du premier film au corps féminin mais à la voix masculine).

Un autre facteur majeur dans cette suite est que, entre les deux épisodes, il y a eu les événements de Tiananmen, ce qui a un impact visible sur le film. Plus sombre, plus politique, il s’ouvre avec des scènes qui rappellent la folie des premiers Tsui Hark, avec un village rendu cannibale par la misère, des arrestations arbitraires, et des autorités corrompues. C’est d’ailleurs le thème de la chanson d’ouverture, intitulée la voie de l’humanité, comme le film lui-même (倩女幽魂 II:人間道), dans laquelle Jacky Cheung se lamente des misères du monde et de la folie sanguinaire des hommes (et on peut noter que depuis 2019, cette chanson n’est plus disponible en Chine en dehors du film, en raison de son association avec des manifestations, notamment pro-démocratie à Hong Kong). Dès le début du film, le thème de la censure contre les histoires et les contes jugés subversifs apparaît, lors de l’épisode en prison, et, lors de l’une des grandes scènes de confrontation ; la tentation du démon déguisé en Bouddha est accompagnée d’une phrase musicale qui fait terriblement penser au début de l’Internationale… Le père des deux sœurs s’apprête à être exécuté pour avoir dénoncé quelque chose de corrompu dans les instances politiques et le thème des arrestations arbitraires ou « au cas où » en confondant les suspects revient plusieurs fois dans le film. Pour autant, s’il offre une lecture indéniablement politique quand on le replace dans son contexte, le film est aussi un conte d’aventures, comme ceux que revendique le compagnon de cellule du protagoniste.

Développant l’esthétique proposée par le premier film, ce second opus assume pleinement son monde de studio aux fumées colorées, ses chorégraphies câblées, ses effets spéciaux modernes pour l’époque, son « système d » lorsqu’ils échouaient, et son amour des créatures étranges, du démon de la maison hantée à un incroyable mille pattes en passant par des personnages possédés aux visages déformés. Ching Siu-tung s’amuse avec les pouvoirs des différents personnages pour proposer des péripéties virevoltantes toujours très efficaces, et de vrais moments épiques. Leslie Cheung et Jackie Cheung payent aussi de leurs personnes pour préserver l’humour slapstick à la cantonaise du film (avec un retour de la chanson du tao), alors que la présence des deux femmes (et le spectre de la troisième) permettent de complexifier les malentendus amoureux en jouant à plein sur la fragilité déterminée du personnage de Leslie Cheung. Le film assume aussi à plein les quiproquos sur les identités en raison de sosies, des barbes et des personnages connus sans être jamais vus, ce qui développe l’un des gags du premier film.

Mais, encore une fois, ce qui fait la vraie force du film est sa romance douce amère. Une bonne partie du film se résume à réussir à faire le deuil de la relation perdue et à se rendre libre pour la relation à venir. Le personnage de Michelle Reis sert à lancer une fausse piste mais ce qui importe, c’est la relation des personnages de Leslie Cheung et de Joey Wong, dont les jeux de regards et l’intensité apportent quelque chose, même dans les scènes comiques. Il y a quelque chose de touchant dans la façon dont vont se rapprocher ces deux personnages qui initialement prennent chacun l’autre pour une autre personne et apprennent à se voir vraiment. La fin du film joue même sur l’histoire des amants papillons avec la femme destinée au mariage loin de son lettré. Même s’il y a eu des sacrifices et que tout le monde n’en a pas réchappé, le film apporte une conclusion définitive à l’histoire de notre héros, mais aussi de nos deux héroïnes, celle du précédent film semblant poser un regard bienveillant sur sa successeuse lors des derniers plans. S’il est moins poétique et surprenant que le premier, ce deuxième film possède une véritable force grâce à son sous-texte et à la façon dont il offre un remède à la mélancolie de son monde, dans un geste d’espoir face à l’horreur du cynisme. Dans les horreurs du jianghu, c’est la sentimentalité qui permet de triompher de ses démons.

Édition Vidéo
Comme pour le film précédent, on a le choix entre des pistes spatialisés 5.1 assez convaincantes ou le stéréo d’origine, en VO comme en VF en DTS-MA.
La restauration 2K du film est belle, et rend vraiment hommage à l’esthétique du film, un gain indéniable par rapport au DVD et même aux vieux Blu-ray sortis à Hong Kong.
En plus des bonus physiques déjà abordés avec le précédent film, on retrouve la bande-annonce d’origine (qui permet de constater le travail de restauration) ; un documentaire de 15 min sur la genèse du film, l’importance de Wu Ma et les liens entre wuxia pian et fantastique ; Grady Hendrix propose à nouveau un essai de 10 min sur le rapport du film avec Tiananmen. et la situation politique. On retrouve aussi 2 min d’images promotionnelles et d’affiches et également la deuxième partie de l’entretien avec le compositeur James Wong qui explique son goût pour les thèmes qui reviennent et accompagnent les personnages, ainsi que sa façon de collaborer avec les interprètes du premier volet, aux façons de travailler très différentes.
Florent Dichy.
Histoires de fantômes chinois 2 de Ching Siu-Tung. Hong Kong. 1990. Coffret Blu-ray + UHD disponible le 14/02/2026.




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