BLACK MOVIE 2026 – Gloaming in Luomu de Zhang Lu

Posté le 24 janvier 2026 par

En fin d’année 2025, Zhang Lu est l’auteur de deux films en langue chinoise, lui qui a navigué entre les cultures chinoise et coréenne toute sa carrière, avec des détours au Japon. Gloaming in Luomu, littéralement Crépuscule à Luomu, le premier de ces deux long-métrages (en premiere à Busan 2025), arrive au Black Movie de Genève en ce début d’année 2026.

Xiao Bai se rend à Luomu, un village près du mont Emei au Sichuan, pour retrouver les traces de son petit ami évaporé il y a trois ans. La seule chose qu’il lui a laissée, c’est une carte postale avec inscrit dessus « Crépuscule à Luomu ». Sur place, elle retrouve sa présence un petit peu partout, et ce qui ne devait revêtir la forme d’une courte recherche uniquement, se prolonge à la rencontre de la gérante Liu et son petit ami Huang.

Zhang Lu est le cinéaste de la multiculturalité de l’Asie de l’Est. Chinois de la minorité coréenne, il a donc régulièrement fait affleurer les sujets de l’identité, de l’incommunicabilité et du langage. Si en Chine, l’existence d’innombrables dialectes a donné lieu à de nombreuses scènes d’absence de compréhension entre les êtres dans le cinéma (dans Still Life de Jia Zhang-ke notablement), Gloaming in Luomu porte le sujet la distance qui existe entre deux personnes beaucoup plus loin qu’à la seule dimension de la barrière linguistique.

Lorsque Xiao Bai vient tenter de retrouver les traces de son ex-petit ami Wang – sa disparition l’a profondément bouleversée comme en témoigne son alcoolisme – la mise en scène parvient habilement à nous faire ressentir aussi bien l’existence réelle de Wang (il n’est pas le seul fruit de Xiao Bai qui hallucinerait) que la distance incommensurable qui existe entre elle et lui. Wang a été croisé à Luomu, la tenancière Liu peut en témoigner ; elle peut même précisément dire qu’il y est resté plusieurs années et qu’à tel moment ils ont discuté ensemble de ceci ou cela. Mais jamais Xiao Bai ne comprendra la raison de son départ, ni pourquoi il est venu se perdre à Luomu ou ce qu’il est venu y chercher. Il est amusant d’entendre Liu indiquer que d’ordinaire, Luomu n’est qu’une étape dans la région avant la véritable destination touristique : le mont Emei. Le choix de ce lieu énigmatique permet à Zhang Lu aussi bien de signifier que certaines personnes sont à la recherche de choses imprécises et opèrent un pas de côté sur des recoins peu vus ou considérés dans les « plis du monde » (pour reprendre la formule consacrée au cinéma de Wang Bing), que de nous faire profiter des plus belles vues de Luomu, véritable petit coin de paradis vert tout en étant aménagé avec des maisonnées agréables, un lieu peu fréquenté donc tranquille, et dont le relief escarpé pourrait tenter de nous évoquer la banlieue de Séoul, toute en côtes.

La distance s’analyse souvent entre deux points. Xiao Bai est éloignée physiquement et psychologiquement de Wang, leur lien est totalement virtuel à travers la part de la diégèse à laquelle nous assistons. En revanche, dans Gloaming in Luomu, le cœur des interactions du film se déroule entre elle et Liu. Leur deux points d’existence forment également une mesure de distance ; lorsqu’elles se livrent leur vie, Xiao Bai et Liu font état de choses communes et éloignées dans leurs relations aux hommes. Une fois n’est pas coutume, un réalisateur masculin dresse le portrait des relations hétérosexuelles à travers le regard des femmes et fait apparaître les hommes comme des figures mystérieuses et recouvertes d’ombres. À ce sujet, mentionnons que Huang, le petit ami de Liu, est interprété par Huang Jianxin, également producteur du film, mais surtout un réalisateur majeur de la Cinquième génération à qui l’on doit The Black Cannon Incident et Dislocation.

Formellement, Gloaming in Luomu est l’œuvre d’un réalisateur expérimenté qui joue dans le registre sensoriel. L’accent est mis sur les sons et l’étalonnage est soigné, lorsqu’il met en valeur la verdure présente au milieu de couleurs plus chaudes qui constituent la façade des habitations. Le cadre est stable et place généralement les personnages en son milieu, comme le veut une certaine tradition de l’iconographie chinoise.

Le film précédent Gloaming in Luomu dans la filmographie de Zhang Lu fut The Shadowless Tower en 2023. Également d’excellente facture, Zhang Lu est un réalisateur qui confirme qu’il doit toujours être suivi de près. Son premier long-métrage est sorti en 2003, mais son rythme se fait plus soutenu ces dernières années ; son style formel magnifique et relaxant, aussi bien que ses sujets sur la communication, se révèlent propices à des intrigues où les traumas parsèment la vie de personnages qui essaient de se reconstruire. La fin de Gloaming in Luomu ne montre pas une guérison pour Xiao Bai, mais se révèle à sa manière surprenante et habitée.

Maxime Bauer.

Gloaming in Luomu de Zhang Lu. Chine. 2025. Projeté au Black Movie 2026.