Orkhan Aghazadeh - Le Retour du projectionniste

EN SALLES – Le Retour du projectionniste d’Orkhan Aghazadeh

Posté le 21 janvier 2026 par

Le Retour du projectionniste est le premier long métrage documentaire d’Orkhan Aghazadeh. Ou comment l’amour du cinéma lie un vieil homme et un adolescent, et donne un sens à leur vie, dans un village isolé des montagnes d’Azerbaïdjan. Un film distribué par Survivance qui a remporté le Prix du jury jeune et une mention spéciale au Festival des 3 Continents.

Dans une région reculée des montagnes d’Azerbaïdjan, près de la frontière iranienne, Samid, réparateur de télévision et ancien projectionniste, ressort son vieux projecteur 35 mm de l’ère soviétique. Il rêve de rouvrir le cinéma du village, fermé depuis des années. Problème : pour remettre l’appareil en marche, il lui faut une ampoule rare, dont la livraison se fait attendre. Dans cette croisade, il est accompagné d’Ayaz, jeune cinéphile qui réalise sur son smartphone des courts métrages d’animation et espère intégrer une école de cinéma. Samid et Ayaz (l’ancien et le nouveau) vont tout faire pour arriver à leurs fins, en bravant les obstacles techniques et l’agacement certain de leurs proches et des villageois.

Orkhan Aghazadeh - Retour du projectionniste

Le Retour du projectionniste est un film de passion et de transmission : la passion du cinéma et la transmission entre un ancien projectionniste nostalgique et un adolescent attiré par le montage de courtes vidéos virales calibrées pour les réseaux sociaux. Les images deviennent le trait d’union entre deux mondes : celui de l’immédiate ère post-soviétique, révolue depuis trente ans, et celui du divertissement mondialisé, diffusé en continu sur le web.

Samid rêve des années 90, l’époque où il parcourait les villages alentour pour projeter des films russes, iraniens ou indiens. Des moments de liens, de cohésion et de distraction dans des villages isolés et difficiles d’accès. D’où cette croisade tardive dans la morne vie de Samid : il est en froid avec sa femme et son fils unique est mort il y a quelques années. Recréer un ciné-club est le moyen de redonner un sens à sa vie et d’être utile pour son village. Mais il lui manque la lumière. Littéralement. Il attend pendant de longs mois la réception de l’ampoule qui permettra de faire fonctionner enfin son vieux projecteur. Ayaz, lui, a toute l’avenir devant lui : le cinéma n’est pas une échappatoire nostalgique mais son billet d’entrée dans la vie active. Avec ses montages humoristiques bricolés sur téléphone, il espère gagner un concours et intégrer une école spécialisée, au grand dam de ses parents.

Ils nouent progressivement une relation à la fois personnelle et professionnelle. Ayaz devient peu à peu le « nouveau fils » de Samid, qui devient à son tour un mentor et une inspiration pour Ayaz. Ils s’entraident pour réparer le projecteur, créer les affiches de promotion du ciné-club et tourner des vidéos. Cette transmission se heurte à de nombreuses difficultés techniques : un projecteur défectueux pour l’un, la perte d’un disque dur pour l’autre. L’esprit de débrouillardise les sauve, notamment quand ils projettent enfin le premier film du ciné-club dans des conditions précaires : le film n’est pas doublé en azéri et Ayaz doit lire en temps réel une traduction récupérée sur le web. Ayaz doit même monter lui-même un résumé en animation de la fin du film car il manque plusieurs bobines.

Passion, transmission et donc persévérance, comme l’explique le réalisateur Orkhan Aghazadeh dans un entretien pour CinéEuropa : « Ce qui m’a attiré, c’était l’idée que tous deux ont des ambitions artistiques malgré les circonstances dans lesquelles ils vivent, qui ne facilitent pas les choses. Ayaz est un jeune animateur résidant dans une zone rurale, entouré par des gens qui ne le prennent pas au sérieux. Sa famille fait pression sur lui pour qu’il fasse quelque chose de plus « profitable ». Le cas de Samid est similaire : c’est un excentrique incompris dans son propre village, en particulier du fait de sa situation familiale. Mais le lien qui les unit est réel. Ils peuvent parler pendant des heures et ont une entente profonde. Pour moi, c’est une histoire de persévérance. Ce n’est pas la success story typique. On parle de leur parcours, de leur passion partagée et des petites victoires qu’ils remportent jour après jour. »

Le Retour du projectionniste - Orkhan Aghazadeh

Le Retour du projectionniste est donc un film documentaire, ce qui n’est pas forcément évident au visionnage, et ce pour deux raisons principales : 1/ sa mise en scène manifeste où la trame romanesque l’emporte sur les moments du quotidien captés sur le vif ; 2/ le soin des plans et de la photographie qui tranche avec un style plus brut immédiatement reconnaissable comme chez Pennebaker, les productions télé à la Striptease ou Wang Bing (caméra portée, sentiment d’urgence, d’imprévu et d’improvisation, rôle actif de l’équipe de tournage). Rien de tel dans le film d’Orkhan Aghazadeh, magnifiquement photographié par Daniel Guliyev, qui a d’ailleurs remporté le Prix allemand de la caméra dans la catégorie « Film documentaire ».

On peut mentionner les scènes panoramiques et contemplatives tournées dans la brume des montagnes ou la scène de dispute entre Samid et Ayaz qui ressemble à une recréation, en plusieurs prises et multi-caméras, d’une scène réelle que le réalisateur n’a pas pu filmer et veut reconstituer pour la dramaturgie du film. Qu’est-ce qui a vraiment été filmé sur le vif ? Qu’est-ce qui a été provoqué par le réalisateur ou rejoué par les deux personnages principal du film ? Mieux vaut ne pas le savoir et laisser cela aux mystères et aux truquages du cinéma documentaire.

Marc L’Helgoualc’h

Le Retour du projectionniste d’Orkhan Aghazadeh. France-Allemagne. 2024. En salles le 21/01/2026.