KINOTAYO 2025 – Maru d’Ogigami Naoko

Posté le 15 décembre 2025 par

Remarquée en France depuis 2007 avec la projection de Megane, puis en 2017 de Close-Knit au Festival Kinotayo et en ce début d’année avec la sortie nationale du Jardin zen, la réalisatrice japonaise Ogigami Naoko prouve une nouvelle fois pour son dixième long-métrage pour le cinéma, Maru, qu’elle est une cinéaste au regard frais et novateur du cinéma japonais contemporain. Le film a été projeté à l’édition 2025 du Festival Kinotayo.

Sawada est un jeune diplômé en art, employé et exploité par un créateur renommé qui abuse de son tempérament calme. À la suite d’un accident qui abîme l’une de ses œuvres, son patron le renvoie immédiatement. Il se met alors à travailler dans un konbini. Chez lui le soir, dans son petit appartement, il fait la connaissance de son voisin, un mangaka bizarre, et voit des fourmis aller et venir sur son papier qu’il entoure d’un cercle au pinceau, machinalement. Il ne se doute pas que ce simple coup de pinceau vaudra très vite très cher sur le marché de l’art…

Dès les premières images du film, le ton est donné : la patine de la pellicule 35 mm utilisée, associée à un étalonnage clair, font des plans de Maru quelque chose de flottant, imprécis mais doux, onirique… Il faut dire que le personnage de Sawada, interprété par l’acteur et chanteur Domoto Tsuyoshi qui signe son retour en premier plan au cinéma depuis 25 ans, a tout du doux rêveur. Pas du genre qui se promet de réussir quelque chose d’ambitieux ; bien au contraire, quelqu’un qui vit pour les arts plastiques et qui reste dans son propre univers, quelqu’un de discret, malheureusement victime de l’aigreur du monde et qui toutefois, comme le roseau de La Fontaine, plie mais ne rompt pas. Les nombreux cercles qu’il va dessiner le long du métrage composent une galaxie graphique qui révèle son état d’âme, lui qui parle si peu. C’est là toute l’ambiguïté du travail d’Ogigami Naoko : tout en faisant dire à son film que le marché de l’art est vérolé par les idées préconçues de ses promoteurs, elle transforme ce soit-disant geste anodin et vidé de toute substance, un cercle créé par l’ennui et répété à outrance par la demande du marché, en un motif cinématographique qui intègre une unité graphique dans une œuvre sur pellicule. Ogigami se sert de la faiblesse d’un art, soumis au capitalisme et aux effets de mode, pour en alimenter un autre. Remarquez qu’il est loin d’être impossible de faire le chemin en sens inverse, pointer les faiblesses du cinéma à travers une œuvre d’art contemporain.

Passée cette dimension esthétique, nous sommes en présence d’un pur film de personnages japonais loufoques, même si a contrario d’autres récits du genre, l’ensemble est calme et sans excès. Tous sont écrits aussi densément que subtilement, y compris Sawada qui se montre pourtant très mutique. Au gré de ses mésaventures sur le marché de l’art, où suite à son geste artistique aléatoire, il se voit dépossédé de l’argent qu’il est censé gagné – et peut-être même de son nom, son œuvre originale et respectée étant signée Sawada mais il n’est pas cru de prime abord quand il se revendique être l’artiste, à cause de sa dégaine peu charismatique et peu sûre de lui – on apprend à y voir une part de chacun de nous en lui : l’artiste qui échappe au succès, l’employé maltraité, le voisin mal-à-l’aise, le locataire mis sous pression… Tout cela avec l’élégance d’une certaine simplicité dans sa manière d’être, ce qui le rend particulièrement attachant.

On ressort de Maru comme on ressort de films tels que The Big Lebowski des frères Coen, d’une sorte de rêverie hallucinée, où l’agressivité du monde s’écrase dans le récit comme des vagues qui s’écrasent sur le rivage. Et on regarde ce spectacle avec sérénité.

Maxime Bauer.

Maru d’Ogigami Naoko. Japon. 2024. Projeté au Festival Kinotayo 2025.