Cette année, le Festival du Film Coréen à Paris (FFCP) a mis à l’honneur une réalisatrice de documentaires venue de Gwangju, Yang Juyeon, présentant la majorité de son œuvre, un court métrage dédié à la lutte des personnels d’entretien de son université, Song of Tommorow, deux films sur l’histoire des événements de Gwangju vus à travers le regard de ses habitants, 40 et The Trail of Grandma’s Home, et un long métrage parlant de la place des femmes en Corée à travers un secret de famille, My Missing Aunt.

Song of Tommorow, tourné en 2012 et finalisé en 2014, raconte sur un peu plus de 30min la lutte de femmes de ménage travaillant pour l’Université Nationales des Arts de Corée. L’image est rugueuse, visiblement tournée avec peu de moyens, mais sans compromis, au plus proche de son sujet. Sans commentaire ni voix off, la réalisatrice laisse toute la place à la parole des concernées, dans leurs doutes, leurs espoirs, et leur volonté de solidarité. Mais c’est surtout l’occasion de voir naître une conscience politique, puisque ces femmes, dans leur besoin d’organisation, se syndiquent, se forment politiquement, découvrent les moyens mis à leur disposition.

Récompensé à sa sortie, The Trail of Grandma’s Home, l’année suivante, de la même durée, choisit de documenter les événements de Gwangju en partant d’une trace visible sur la maison de la grand-mère de la réalisatrice (le titre original signifie « Une trace sur le toit« ) : le 18 mai 1980, une balle a laissé un impact sur la demeure principale. L’enquête familiale sur les souvenirs de l’événement permet de reconstituer le point de vue de personnes présentes mais non impliquées, dans une immédiate périphérie de l’histoire nationale. L’origine de la balle n’est pas forcément celle qu’on aurait imaginé, mais la progression des dialogues permet aussi de faire sentir la complexité de la perception des drames du passé par ceux qui ont dû continuer à vivre avec eux. Le témoignage de la grand-mère permet de rendre à la légende son aspect quotidien, dans une volonté de ne pas décorréler l’histoire des gens qui la vive en la transformant en sujet à traiter.

40 est un film de commande réalisé en 2020 pour commémorer les 40 ans du soulèvement de Gwangju et sa répression. Ce film est en quelque sorte un prolongement du précédent, en 11 minutes, des témoins des événements ayant participé à des documentaires sur les événements (dont la grand-mère) qui confrontent leur expérience du récit à leur souvenir du quotidien de 1980. La photographie du film essaie de recréer le cadre de photos du passé. Plus institutionnel, le film continue à porter un regard très humain sur les témoins, s’efforçant de leur rendre pleinement leur voix.

Le film central du programme est le long métrage My Missing Aunt (Yang Yang, comme une répétition du nom de famille de la nièce et de la tante, en coréen), réalisé en 2024, et étonnamment bien diffusé pour un documentaire en Corée. La réalisatrice a découvert par hasard (son père ivre s’est livré plus qu’il ne l’aurait voulu au téléphone) l’existence d’une tante effacée de la mémoire familiale jusqu’au cimetière. Dans une volonté de réparer cette absence, elle travaille à reconstituer sa vie et sa mort (étrangement, le film de clôture, The Ugly, ressemblait à un écho fictionnel et dramatisé de ce documentaire). Cette fois, la réalisatrice devient une présence constante à l’écran, des photos de son mariage aux scènes où elle s’interroge sur ce qu’elle découvre, comme pour remplacer le corps de l’absente, qu’elle ne peut pas par définition mettre physiquement au centre, comme elle l’avait fait pour sa grand-mère ou les femmes de ménage. Le film a aussi recours à des scènes animées pour essayer de recapturer le passé et de ressusciter un temps la victime d’une mort dans des circonstances douteuses et d’un effacement familial. Ce que l’on découvre procède par ellipses, puisque la réalisatrice ne s’attache qu’à raconter ce dont elle a des preuves. Sa tante semble une femme volontaire, refusant de se plier aux dictats patriarcaux en poursuivant des études malgré l’interdiction paternelle, mais elle est aussi retrouvée morte, sans doute suicidée, chez son compagnon, qu’on ne rencontrera pas, mais que la cinéaste ne veut pas non plus vraiment interroger, pour éviter de lui offrir le seul point de vue sur un drame où la victime elle-même ne peut pas donner sa version. Le traitement de la figure du père est aussi intéressant ; il fait partie de ceux qui ont aidé à effacer la mémoire de sa sœur, mais c’était par fidélité à la famille, et elle le hante au point que c’est lui qui finit par accidentellement permettre à sa mémoire de renaître. Le drame de cette jeune femme partie trop tôt est non seulement d’avoir été victime de la violence de la société mais qu’on l’aie considérée comme coupable d’être victime en l’effaçant une deuxième fois. Le documentaire est une occasion concrète d’interroger toute la complexité de la place des femmes dans une société coréenne en évolution mais encore tributaire des fantômes du passé, et c’est sans doute une des productions les plus frappantes du genre de ces dernières années en Corée. Plein d’espaces non élucidés et de regrets, c’est un regard profondément humain qui vise à redonner sa place dans la généalogie à une femme effacée parce qu’elle n’a pas voulu garder sagement sa place, ce qui montre toute la cohérence de l’œuvre de la réalisatrice, porte-parole engagée des silhouettes oubliées.

Florent Dichy
Song of Tommorow, The Trail on Grandma’s Home, 40, My Missing Aunt, Yang Juyeon. 2014-2024. Corée. Projetés au FFCP 2025




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