En accord avec la volonté d’élargir la sélection aux cinématographies sinophones extracontinentales cette année, le Festival Allers-Retours projette un film taïwanais-singapourien pour accompagner sa cérémonie de clôture. En garde de Nelicia Low, ou Pierce sous son titre international, prend l’escrime comme socle d’un thriller psychologique acerbe et tranchant où les démons enfouis d’une famille s’emparent du sabre sur la piste. Une sortie en salles est attendue dans le courant de l’année chez Outplay Films.
Un jeune escrimeur choisit de reprendre contact avec son frère et d’aider celui-ci à sa sortie de prison. Il défie alors la volonté de sa mère, décidée à le couper de ce passé traumatique.
Déjà que l’escrime est un sport de combat peu représenté au cinéma sous ses coutures de pratique officielle, le voir à l’œuvre dans un thriller taïwanais réalisé par une ancienne pratiquante est un premier point que Pierce emporte. Le tout est maintenant de savoir ce que Nelicia Low en fait. Visiblement, l’accent est d’abord mis sur la technique et sur la fidèle représentation de la discipline à l’écran. L’escrime, dans sa vitesse d’exécution éclair, n’est pas un sport vraiment cinématographique si tant est que l’on résiste à l’utilisation abusive de ralentis. La réalisatrice rentabilise plutôt les temps de pause entre les assauts pour y instaurer de la tension et faire avancer les dynamiques de personnage dans un jeu de masque, d’attaque, de contre et d’anticipation qui prend tout à coup des allures très personnelles.
Ce serait injuste d’avancer que l’escrime n’est ici qu’un prétexte à la mise en place d’un drame fraternel, le sport occupant une place esthétique mais aussi narrative de premier choix au sein du récit. Disons de préférence que Pierce raconte une sombre histoire de famille dont les lignes et les teneurs sont pareilles au pouvoir létal d’un sabreur professionnel. Une histoire de famille toxique et instable qui crée du malaise à chaque apparition du frère aîné Zihan, sorti de prison, que tout le monde évite en taisant même son existence. En dépit des ordres de sa mère, le cadet Zijie va se rapprocher de lui et s’engouffrer dans une emprise psychologique sans retour. L’aîné qui pratiquait autrefois l’escrime gagnera la confiance perdue de son petit frère en lui donnant des conseils de pratique qui vont propulser son niveau parmi les autres membres du club. On se dit alors que tout le monde a le droit à une seconde chance, qu’il est un bon frère en train de rattraper ses erreurs du passé. Mais le malaise persiste, grandit à mesure que Zihan semble profiter de son insidieux pouvoir de manipulation. Le spectateur ne sait jamais ce qu’il pense et le devine seulement au travers des effets de mise en scène qui, eux, pour le coup, manquent clairement de finesse.
Le principal problème du premier film de Nelicia Low ne relève pas des idées mais souvent de leur exécution. On se prend au jeu de la nocivité ambiante et on apprécie le soin porté aux détails comme la cohérence avec la narration des règles du sabre en escrime ici pratiqué. Le sabre est en effet la seule arme à ne pas être seulement d’estoc (pointe) et à autoriser les coups portés avec le tranchant de la lame, ce qui met la lumière sur certains éléments clés du récit tout en contribuant à la construction du personnage de Zihan dans son choix délibéré de cette discipline par rapport à une autre. Mais le film progresse avec des effets bien trop clairs et bien trop peu subtils pour ne pas émousser la retenue qui incombe à un thriller psychologique de la sorte. Dans le même temps, on peine parfois à trouver de l’intérêt dans certaines tournures du scénario comme ce début de romance inconsistant entre Zijie et son camarade de club qui s’arrête quand il ne sait plus où aller, même s’il donne à voir Zihan sous un jour attendrissant où le spectateur ne l’attendait pas. Nelicia Low paraît aussi peu inspirée dans sa tentative de donner un visage au mal de la nature humaine, pour un résultat finalement très peu loin de la banalité. Si l’on accepte ces déséquilibres en se piquant au charme et à la pesanteur de ce récit troublé, Pierce réserve un visionnage généreux qui entend se réconcilier avec le plaisir.
Richard Guerry.
En garde (Pierce) de Nelicia Low. 2024. Taïwan-Singapour. Projeté au Festival Allers-Retours 2025. En sortie nationale le 16/07/2025 via Outplay Films.