VIDEO – Sailor Suit and Machine Gun de Somai Shinji

Posté le 3 novembre 2026 par

Après sa ressortie en salles en mai dernier, Carlotta Films propose dans une belle édition Blu-ray ou Blu-ray/UHD Sailor Suit and Machine Gun, la chronique adolescente de Somai Shinji sorti au Japon en 1981.

À la mort de son père, une jeune lycéenne voit sa vie bouleversée lorsqu’elle apprend qu’elle hérite de la direction d’un clan de Yakuza.

Somai Shinji trouve dans la thématique de l’adolescence un vrai fil rouge au sein de sa filmographie puisqu’il creuse ce sillon dans 7 de ses 13 films. Pour le réalisateur, le point culminant d’une perte d’innocence à cette période fragile passe souvent par un évènement extraordinaire pour ces jeunes héros. Cela passe par une cohabitation inattendue des ados de The Terrible Couple (1980), le passage d’un typhon le temps d’une nuit dans le magnifique Typhoon Club (1985) ou encore le déménagement avec en toile de fond la séparation de ses parents pour la fillette de Déménagement (1993). Le postulat le plus fou de cette facette intervient cependant dans Sailor Suit and Machine Gun, adaptation d’un roman de Akagawa Jiro où la lycéenne Izumi Hoshi (Yakushimaru Hiroko) se retrouve bien malgré elle à la tête d’un clan yakuza.

Somai se plaît à introduire ses adolescents dans la fleur de leur insouciance avant d’effectuer la bascule dans le déroulement du récit. Ainsi avant les nageuses délurées en ouverture de Typhoon Club, on découvre Izumi se contorsionnant la tête en bas. La trame policière (un chassé-croisé autour d’une cargaison d’héroïne) est moyennement prenante, l’intérêt réside dans la confrontation de la candeur d’Izumi face à l’impitoyable monde des yakuzas. Somai joue dans un premier temps du décalage (les membres du clan venant chercher Izumi au lycée) et de la parodie, la dévotion toujours extrême des subordonnés incitant Izumi à accepter l’embarrassant héritage sans quoi ils seraient partis en mission suicide. On découvre les différents codes yakuzas à travers le regard ingénu d’Izumi où se détache néanmoins un vrai esprit chevaleresque avec le personnage de Sakuma (Watase Tsunehiko), subtile et touchante incarnation des premiers émois amoureux de notre héroïne.

Sous l’humour, le film participe néanmoins à la déconstruction de la figure du yakuza qu’on trouve dans des films plus « sérieux » comme Combat sans code d’honneur de Fukasaku Kinji. Ainsi la dimension attachante et le sens de l’honneur entrevu dans le clan d’Izumi est contrebalancé par les méthodes perverses et la violence bien réelle de leurs adversaires avec l’appât du gain que suscite l’héroïne. Point de débordement trop féroce à la Fukasaku mais plusieurs situations cruelles et de morts tragiques viennent briser l’innocence d’Izumi. L’aspect le plus intéressant est la fonction de famille reconstituée ou dysfonctionnelle que constitue le clan yakuza. Un dialogue souligne dès le départ que les rôles s’étaient renversés entre Izumi et son père défunt pour lequel elle occupait une fonction presque maternelle. Les membres du clan sont des enfants égarés sollicitant une autorité, une affection filiale qu’ils n’ont pas eues dans leur enfance. C’est par ce biais qu’est désamorcée une scène potentiellement sordide où Izumi soigne un yakuza blessé et que la proximité incite ce dernier à lui avouer que son parfum lui rappelle celui de sa mère. Il finit par l’étreindre mais sans la moindre connotation sexuelle, ce qu’Izumi comprend aisément en lui rendant cette marque d’affection dans une pure gestuelle maternelle – le tout dans un superbe plan-séquence de Somai.

A l’inverse de cette simplicité dans les relations et choix filmiques, Somai témoigne de plus d’extravagances chez les antagonistes. Le personnage de Mayumi (Kazamatsuri Yuki) est en quelque sorte le miroir inversé d’Izumi, fille de yakuza à la destinée tragique. La stylisation des environnements (cet antre de yakuza évoquant un temple démoniaque), la caractérisation pittoresque (un méchant en fauteuil roulant qui réserve des surprises) et les méthodes sadiques forment alors un tout négatif représentant cette tournure néfaste du monde yakuza. Izumi va donc irrémédiablement se voir brutalement imposée la corruption des adultes et va céder brièvement à ses bas-instincts dans une scène qui donne son titre au film.

L’épilogue signe ce désenchantement, croisant les premières expériences adolescentes (le premier baiser final triste à souhait) à une vision plus adulte. La dernière scène l’exprime parfaitement par l’image avec Izumi déambulant dans les rues en uniforme de lycéenne en portant des talons hauts rouge de dame pour signifier cette dualité. Le film sera un immense succès au box-office japonais et son œuvre la plus populaire localement. L’actrice Yakushimaru Hiroko, une des plus célèbre Idol (elle chante la chanson du générique de fin) de l’époque y est pour beaucoup en attirant la jeunesse en salles pour le film qui connaîtra remake, déclinaison en série TV et diverses itérations dans les années suivantes.

Bonus : 

Alice au pays des yakuzas (27 min), une analyse de Stéphane du Mesnildot, spécialiste bien connu du cinéma japonais. Il évoque l’importance du thème de l’adolescence dans l’œuvre de Somai Shinji et explique le contexte de production particulier de Sailor Suit and Machine Gun avec la politique transmédia de Kadokawa, éditeur littéraire et maison de disque exploitant ce catalogue dans leur film pour le cinéma. Kadokawa s’engouffre dans la brèche ouverte par House d’Obayashi Nobuhiko en visant un public avant tout adolescent. En expliquant le titre, du Mesnildot définit l’image iconique de l’adolescente japonaise et l’image moderne qui l’accompagne. Il évoque la structure classique de film de yakuza et gangster, rendue délirante en faisant de l’héritière du clan une adolescente. Le critique voit le film comme une bascule de l’image du yakuza en tant que figure de proximité vers le côté plus froid, implacable et capitaliste. Cela participe à la déconstruction du yakuza par Somai qui détourne tous les passages obligés du ninkyo eiga et l’émancipation féminine de la jeune héroïne. Stéphane du Mesnildot analyse la mise en scène de Somai, faite de longs plans-séquence laissant s’installer l’émotion.

Un making-of (51 mn) rétrospectif repris de l’édition Arrow qui donne la part belle à tous les collaborateurs de Somai Shinji, ainsi que des critiques japonais, revenant sur ses méthodes de travail, sa personnalité et son approche sur Sailor Suit and Machine Gun, ainsi que le contexte ayant permis l’émergence du film.

La version cinéma (112 mn) et la version longue (130 mn) du film sur un second disque

Justin Kwedi.

Sailor Suit and Machine Gun de Somai Shinji. Japon. 1981. Disponible en édition double Blu-ray ou Bluray/UHD chez Carlotta Films le 06/10/2026.