Cette année au Festival Lumière, la délégation taïwanaise a apporté au public lyonnais un film du Nouveau cinéma taïwanais en version restaurée : L’Allée des osmanthes de Chen Kun-hou, sorti en 1987.

Orpheline depuis son enfance, Ti-hong veut échapper à la pauvreté. Devenue une jeune femme séduisante, douée pour la broderie, elle se marie avec un homme de bonne famille et donne naissance à un fils. Quelques années plus tard, son époux meurt. Désormais veuve, Ti-hong doit affronter les épreuves de la vie.
Chen Kun-hou est une personnalité du cinéma taïwanais sur laquelle les projecteurs devraient se braquer à nouveau – dans notre cas français, ce n’est que pour la première fois. Réalisant des films avant l’avènement du Nouveau Cinéma taïwanais à la fin des années 1970, il se lie avec Hou Hsiao-hsien, alors scénariste, et signe la photographie de ses premiers longs-métrages, avant que Hou ne devienne indissociable de Mark Lee Ping-bing. Chen Kun-hou continue à réaliser des films tout le long des années 1980 avant de partir pour la Chine et travailler dans l’audiovisuel du continent. L’Allée des osmanthes est la dixième production sur laquelle il enfile la casquette de réalisateur et donne le premier rôle à Lu Hsiao-fen, actrice reconnue sur l’île de Formose, que nous avons remarqué dans le black movie tonitruant Lady Avenger quelques années auparavant, et qui trouvera une visibilité internationale pour son rôle dans Song of the Exile, long-métrage parmi les plus importants de la réalisatrice hongkongaise Ann Hui.

L’Allée des osmanthes prend surprenamment place dans la Chine du début du XXiè siècle, quelque part entre le crépuscule de la dynastie Qing et l’avènement de la période républicaine, sans repère extrêmement précis, si ce n’est l’apparition, tardivement, de policiers ne portant pas d’uniformes impériaux. Surprenamment, car tous ces auteurs du Nouveau Cinéma avaient alors une inclination marquée pour parler de la réalité des Taïwanais de leur temps, dans le passé proche d’après leurs souvenirs (Un temps pour vivre, un temps pour mourir, Un été chez grand-père) ou l’exploration du monde contemporain (The Terrorizers, Kuei-mei, a woman). L’idée de retourner aux sources chinoises n’est cependant pas inédite, Chang Yi ayant amorcé sa carrière avec Jade Love dans cet environnement. Le film de Chen est typiquement un « portrait de femme », qui même si l’expression est galvaudée, rappelle à quel point les réalisateur sinophones, de Chine comme de Taïwan ou Hong Kong, avaient le don de partager dans ce registre une sensibilité toute particulière, traversée d’émotions intenses dans une mise en scène belle mais en retenue.

Lu Hsiao-fen embrasse ce rôle dans cette perspective, faisant évoluer son personnages de sa vingtaine à son grand âge, et pour qui les repères temporelles s’effacent en raison du cloisonnement de ces demeures de riches propriétaires, car ces intérieurs représentent l’essentiel des décors que nous verrons une fois que Ti-hong ce sera mariée (ce qui n’est pas sans évoquer le huis-clos des Fleurs de Shanghaï) ; comme si face à l’ennui et l’absence d’action réelle, ce genre de personnage était condamné à perdre toute notion du temps. Ainsi, lorsqu’elle envoie son fils partir au Japon enfant, puis lorsqu’il revient adulte, nous ne pouvons que constater que nous aussi, spectateurs, avons perdu la notion de la temporalité. Chen Kun-hou agît comme un véritable maître du temps, soit l’apanage des grands réalisateurs.

Que l’on ne s’y trompe pas : cette description de la perte de temporalité n’entame pas la fluidité du récit, qui comme tous les films taïwanais de cette époque est extraordinaire. Le personnage de Lu Hsiao-fen, de par sa nouvelle condition de riche femme, accablée par la tâche de protéger des rapaces la fortune de la famille de son mari, mesure ses gestes et sa parole. Aussi, le film est traversé d’un grand calme dans son esthétique, qui n’est qu’apparent, puisque les péripéties existent et mettent en danger l’héroïne et la mission qu’elle s’est attribuée. De ce fait, L’Allée des osmanthes est une oeuvre d’une grande majesté, à la mise en scène effilée et dont le personnage est absolument passionnant à suivre. Si nous devions chipoter, nous dirions que certains effets de maquillage et un mannequin devant représenter un corps sans vie ne sont pas des plus convaincants, et que la chanson pop de fin avec le montage un peu pompier d’images de la vie de l’héroïne qui se regarde dans le rétroviseur, ne ressemble pas à l’élégante mise en scène feutrée du reste du film.
Maxime Bauer.
L’Allée des osmanthes de Chen Kun-hou. Taïwan. 1987. Projeté dans le cadre du Festival Lumière 2026.




Suivre



