Sorti à Taïwan en 1984, Un Été chez grand-père faisait parti de ces films de Hou Hsiao-hsien aux droits bloqués, difficiles à rendre de nouveau accessible. Carlotta Films a retrouvé les ayants-droits de ce chef-d’œuvre du cinéaste taïwanais, avec d’abord une sortie en salles en novembre 2025, puis une édition vidéo depuis juillet 2026.

Tung-tung et Ting-ting sont frère et sœur. Leur mère est gravement malade et à l’approche de l’été, elle doit subir une lourde intervention chirurgicale. Ils sont envoyés passer les vacances chez leur grand-père, un médecin à la campagne. Derrière le soleil, les jeux et les jouets se cache toute l’âpreté du monde et des drames personnels…
Un Été chez grand-père est le deuxième volet d’une série de films biographiques signés Hou Hsiao-hsien, où chaque pièce se veut une adaptation des souvenirs de jeunesse d’un scénariste majeur de la nouvelle vague taïwanaise. Alors que celui-ci restitue les souvenirs d’enfance de Chu Tien-wen, romancière et scénariste attitrée de Hou, Un Temps pour vivre, un temps pour mourir et Les Garçon de Fengkuei rapportent l’enfance et l’adolescence de Hou lui-même et Poussières dans le vent, celle de Wu Nien-jen, autre scénariste d’envergure de ce courant cinématographique.

Le film marque par le contraste franc entre sa photographie lumineuse et la rugosité du portrait des vies qui y sont décrites. Depuis Les Garçon de Fengkuei, son quatrième long-métrage, Hou Hsiao-hsien a découvert la façon dont il voulait mettre en scène ses films et filmer les destins de ses personnages. Cela consiste en un style naturaliste qui place la caméra loin de son sujet, avec peu voire pas d’effets pour dramatiser ou romantiser l’intrigue. Ainsi, ici, les petits Ting-ting et Tung-tung, déjà victimes de la possibilité entrevue de perdre jeunes leur mère de maladie, assistent avec gravité à des évènements qui choquent par la manière anodine, donc sournoise, mais terriblement vraisemblable, avec laquelle ils surviennent à l’écran. Le premier arrive tôt : tout simplement, il s’agit de leur oncle, chargé de les emmener chez le grand-père, qui sort du train lors d’un arrêt en route et ne parvient pas à remonter à temps, laissant les deux très jeunes enfants seuls jusqu’au terminus. Hou Hsiao-hsien capte cette scène de la façon la plus simple et essentielle qui soit du point de vue des enfants, si bien que le spectateur se met instinctivement à leur place et dès lors, l’inconfort est convoqué.

Le film se compose ainsi, avec une succession de plot qui cachent une forme de violence à laquelle des enfants aussi jeunes ne sont pas préparés. Il y a cette « folle du village », en réalité une jeune femme attardée, qui est enceinte, dont on y imagine qu’elle a été violée et dont les parents entrevoient une solution à la suite de leur lignée. Il y a aussi deux voyous qui détroussent des travailleurs endormis sur la voirie en maintenant une grosse pierre en l’air dans le cas où ceux-ci auraient la mauvaise idée de se réveiller. Et même, entre enfants, la petite Ting-ting, jeune sœur de Tung-tung, est moquée et évitée par tout le groupe d’enfants, étant la seule fille. Et bien sûr, il y a ce grand-père, figure d’autorité dans le cercle familial et au-delà, qui s’il ne manquera pas de montrer son bon sens pour résoudre les problèmes dans la famille, qui se révèle tout de même un peu effrayant de par sa rigidité du point de vue d’un enfant. Tous ces éléments, listés de manière non-exhaustive, sont déployés dans le film sans fards, de manière brute avec le visage impassibles d’enfants apeurés dont on peut discerner la détresse dans le fond des yeux. Ça et là, des scènes de jeu viennent s’immiscer dans l’intrigue – Tung-tung fait rouler une voiture téléguidée et l’échange contre des tortues, ou encore tous les enfants qui se baignent dans la rivière – des scènes banales, inoffensives, dont l’existence permet de faire sentir la recherche de réalisme du film et donc de donner une force immense au reste, c’est-à-dire le portrait de formes de violences, criminelles, ordinaires et systémiques.
Si le juste dosage de cette alternance lumière de la photographie et noirceur du propos est savamment pensé par Hou et Chu, il n’en demeure pas moins que Hou dispose d’un instinct de cinéaste total qui lui permet de faire saisir au spectateur l’émotion, la sensation, avec une aisance et un naturel sans pareil. Toute la mise en scène d’Un Été chez grand-père dessine quelque chose de fort, qui ne peut que venir d’un artiste habité par sa façon de mettre en scène. Sinon, Un Été chez grand-père ne serait pas aussi déchirant, malgré des dialogues détachés pour les adultes et rares pour les enfants.
Bonus vidéo
Présentation du film par Jean-Michel Frodon (23 min). Jean-Michel Frodon, habitué des interventions autour de Hou Hsiao-hsien, prend quelques minutes pour resituer la nouvelle vague taïwanaises et ses acteurs autour de cette année 1984. Par la suite, il procède à l’analyse du film, pertinente grâce à ses talents de vulgarisateur des théories du langage cinématographique.
Maxime Bauer.
Un Été chez grand-père de Hou Hsiao-hsien. Taïwan. 1984. Disponible en Blu-ray et DVD chez Carlotta Films le 07/07/2026.




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