MUBI – Godzilla de Honda Ishiro

Posté le 6 octobre 2026 par

Cet automne, alors que les cinéphiles amateurs de kaiju attendent fébrilement le prochain opus de la série, Mubi nous propose de redécouvrir certains titres phares de la saga Godzilla, au premier rang desquels l’incroyable classique de Honda Ishiro, le premier opus de 1954, un de ces films qui ont changé la face du monde et laissé à tout jamais son empreinte radioactive dans l’imaginaire culturel.

En 1954, au large de l’île d’Odo, des bateaux s’échouent, leurs équipages décimés. En enquêtant sur ce phénomène, des journalistes découvrent bientôt une légende locale : un monstre marin nommé Gojira reviendrait se repaître de l’humanité… Le premier Godzilla de Honda n’est pas simplement un film d’épouvante au sens fort du terme, c’est aussi un film profondément ancré dans une certaine histoire du cinéma, une fable d’anticipation, témoignage des angoisses d’une époque qui résonnent encore aujourd’hui. Certes, certains diront que le monstre des profondeurs en lui-même n’est pas entièrement original. Dès 1926, le diplodocus de The Lost World arpentait chaotiquement les rues de Londres ; dès 1933, King Kong avait rencontré des sauriens bipèdes et, en 1953, un an avant le film de Honda, Lourié et Harryhausen nous avaient présenté La Créature des temps perdus, monstre préhistorique réveillé de son sommeil sous-marin par des essais nucléaires. Mais, s’il serait absurde de remettre en cause la délicieuse poésie de ses cousins en stop-motion, Godzilla apporte quelque chose de plus, une profondeur qui lui permet de se hausser dans l’imaginaire collectif au niveau de son simiesque prédécesseur. Si les films américains font la part belle à l’émerveillement, à la joie de voir la créature gracieuse et pataude prendre vie devant nous, si la morale du film de Lourié est également « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », le film de Honda frappe différemment, ne serait-ce que parce que le rapport à la bombe atomique a un sens différent pour lui. On a assez glosé sur la ressemblance, fortuite ou voulue, entre les deux films, sur l’existence du souffle radioactif dans les documents de productions de Harryhausen, sur la gémellité de nombreux éléments ou la volonté de la Toho de surfer sur la mode des films de monstres, mais les deux films sont évidemment différents : chez Lourié, on est devant un récit d’aventures sur les improbables conséquences de l’atome ; chez son confrère nippon on est devant l’absolue horreur des réminiscences de la guerre.

Comme Nosferatu, Godzilla débarque aux rivages, tels les navires fantômes. Mais, cette fois, ce n’est plus la peste qui frappe, ce sont les retombées radioactives d’autant plus modernes que le public japonais ne peut ignorer le lien avec l’incident du Daigo Fukuryu Maru, thonier victime d’une erreur lors d’un test de bombe à hydrogène américain, survenu en mars de la même année. Le monstre de cinéma donne littéralement corps au cauchemar récent, réactualisant le traumatisme de la bombe, neuf ans après la fin de la guerre. Pendant toute une partie du film, on ne voit pas Godzilla (et quand c’est le cas, c’est par fragments), on en voit à la place les effets, les traces de pas, les retombées de la radiation, ces corps et paysages torturés, qu’ils aient été frappés directement où témoins contaminés du désastre. Il y a une indéniable gravité dans ces scènes de désolation. Le conte moral s’adosse sur une horreur à la fois métaphorique et concrète. Le génie du film repose d’ailleurs aussi dans la façon dont les protagonistes humains sont intégrés, avec des personnages de scienc-fiction typés mais plus complexes que d’ordinaire : Yamane (le légendaire Shimura Takashi, en parallèle de son rôle dans Les Sept Samouraïs), le savant qui voit dans Godzilla un survivant de la bombe et qui aimerait en tirer des enseignements, malgré l’urgence de la situation ; Ogata (Takarada Akira, l’un des acteurs qui reviendra le plus dans la série), le héros modèle prêt à se sacrifier pour l’intérêt général ; Emiko (Kōchi Momoko), la fille du savant, l’enjeu d’un triangle amoureux ; et, surtout, Serizawa (Hirata Akihiko, le Seijuro Yoshioka de la Trilogie Musashi d’Inagaki), le savant fou conscient de sa folie, anti-Docteur Folamour rongé par les crimes de la guerre, morne autant que borgne, créateur du « destructeur d’oxygène », réponse hyperbolique et aquatique à la bombe à hydrogène, devenant l’autre monstre du film, à jamais lié par leur destin fatal. Ce n’est pas un hasard si c’est ce professeur Serizawa qui est le personnage qui renaît presque systématiquement dans les réécritures de ce film matriciel.

Mais Godzilla est aussi l’un des films qui donne ses lettres de noblesse au tokusatsu et au kaiju eiga, avec son choix de l’acteur costumé  en suitmotion plutôt que de l’animation, perdant une partie de la poésie abrupte des mouvements saccadés pour permettre une expressivité d’acteur. Tsuburaya Eiji (le père d’Ultraman) est responsable des effets spéciaux, avec d’incroyables miniatures, le sculpteur  Toshimitsu Sadami a donné son apparence au monstre en hybridant le tyrannosaure, l’iguanodon, le stégosaure et le crocodile, Nakajima Haruo (qui tourne lui aussi la même année dans Les Sept Samouraïs) prête au monstre sa physicalité imitant un ours et filmé au ralenti pour lui donner plus de pesanteur, et le compositeur Ifukube Akira lui a donné sa voix en jouant sur le bruit d’un gant de cuir sur la corde la plus grave de la contrebasse, pour un cri aussi effrayant que douloureux, toujours précédé par son légendaire et obsédant thème musical. Comme le reste du projet, le monstre est un être hybride, son nom même fusionnant 鯨 (kujira, la baleine) et ゴリラ(gorira, le gorille), pour ce nom en katakana ゴジラ, gojira, sorte d’intrus dans la langue japonaise. Si le nom international invoque une divinité du lézard, son nom japonais l’ancre dans un imaginaire de la nature où il s’inscrit comme une sorte de yokai dérangé par la folie des hommes. Construction collective et prodige des effets spéciaux de son époque, Godzilla est une créature miraculeuse et improbable, qui vit à l’écran entre colère et détresse.

Les moments de destruction, s’ils sont ce que l’imaginaire collectif a surtout retenu, et pour cause, vu l’intensité de ces scènes, sont finalement assez circonscrits et servent avant tout à montrer l’inévitabilité du kaiju rendant caduque les efforts des forces d’autodéfense, arrêtable seulement par une horreur pire que la précédente, reproduisant sans fin le traumatisme de la fin de la guerre. Le scénario de Kayama Shigeru et Murata Takeo permet de représenter la destruction de bâtiments symboliques de Tokyo, pour rappeler la fragilité des institutions face à la folie de la course à l’armement. Vaincre le monstre, ce n’est pas une victoire, c’est un pas de plus dans un engrenage que le film dit infini, cycle condamné à se reproduire sans fin, tant que la course à l’armement précipite la fin des mondes. Il en résulte un film d’une profonde tristesse, sombre et hanté, d’un pacifisme pessimiste et sentimental, qui n’appelait aucune suite. Mais le succès du film et sa dénaturation lors du remontage américain, on amené peut à peu à un changement de ton, à une perpétuelle régénération et réinvention du monstre et de sa mythologie. Le fantôme titanesque de l’après-guerre est devenu tellement familier qu’il peut devenir tout et son contraire, changeant sans cesse d’échelle, de ton, et même de message (métaphore de Fukushima en gelé au milieu de la ville et incarnation de la pesanteur des règles régissant la défense japonaise pour Anno, occasion de la revanche du brave kamikaze japonais dans Minus One, avec toute l’ambiguïté que ces versions comportent, ou pur personnage de divertissement pulp…  Ce film original semblera vieilli ou aride à certains, mais c’est une œuvre qui mérite qu’on la regarde vraiment, en se laissant embarquer par sa dimension tragique et l’épouvante viscérale qui y anticipe Pluie noire d’Imamura. C’est non seulement un grand film, mais un beau film si on accepte de se laisser submerger par ses profondeurs faussement naïves.

Florent Dichy.

Godzilla de Honda Ishiro. Japon. 1954. Disponible sur Mubi.