TIFF 2026 – The Age of Goodbyes d’Edmund Yeo

Posté le 18 septembre 2026 par

Bien que prolifique, le réalisateur de la nouvelle vague malaisienne Edmund Yeo ne nous avait pas laissé de long-métrage signé de sa main depuis 2021 et sa production japonaise Moonlight Shadow. Au Toronto International Film Festival (TIFF) 2026, il revient avec The Age of Goodbyes, une somptueuse coproduction taïwano-malaisienne adaptée du roman de sa compatriote Li Zishu ; un long-métrage qui mêle bien des concepts avec brio.

En 1969 en Malaisie, Du Li An est une jeune femme qui tient la caisse d’un cinéma. Au détour d’une séance, elle rencontre Lin Sang, dont elle tombe amoureuse. Mais Lin Sang, ténébreux, se dit frappé d’une malédiction familiale : tous les hommes de sa famille meurent peu avant leurs trente ans…

À l’instar de Moonlight Shadow, Edmund Yeo adapte une nouvelle fois une romancière. Le roman original, paru en 2022, est notamment publié en anglais aux presses universitaires féministes de New York. En effet, le point de vue du film est entièrement féminin, et le cinéaste a bien pris garde de conserver cet aspect, si bien que l’on peut considérer le métrage comme un récit féminin. Cette intrigue en Asie du Sud-Est, à la stylisation esthétique marquée, se déroulant dans les années 1960 et portée sur un personnage féminin, n’est pas sans rappeler le magnifique mélodrame Une femme indonésienne de Kamila Andini, lui-même souvent comparé à In the Mood for Love. Ces inspirations semblent communiquer de films en films, mais on aurait tort de réduire le travail de Yeo à cela, car The Age of Goodbyes est un film riche en thématiques et narrativement fort, en plus de posséder une image léchée.

Pour les amateurs de films sinophones, The Age of Goodbyes fait partie de ces œuvres qui disséminent des mystères au milieu de la destinée des protagonistes, si bien qu’il devient grisant de réfléchir à telle ou telle facette dans le scénario et d’essayer d’en trouver le sens. La gémellité traverse l’intrigue, puisque Lin Sang possède un jumeau, tout comme l’adolescent au tout début du film est interpellé par un garçon lui ressemblant trait pour trait. Ces jumeaux masculins trouvent un miroir chez les personnages féminins, qui fonctionnent par deux également, Du Li An devant composer avec sa belle-fille qui devient rivale lorsque le jumeau de Lin Sang apparaît. La gémellité est ici plutôt synonyme de rivalité, d’opposition, voire de complémentarité plutôt que de paire ou d’addition.

Plus empiriquement, The Age of Goodbyes évoque pleinement un sujet difficile en Malaisie : les tensions raciales. La malédiction dont dit souffrir Lin Sang, lorsqu’il évoque, prend place dans l’histoire de son grand-père, qui fait partie d’une vague précoce d’immigrés chinois au début du XXè siècle. Plus que la malédiction en elle-même, c’est le contexte dans lequel elle aurait été jetée qui est intéressant : lors d’un travail ouvrier des plus pénibles en pleine jungle, rappelant la place qu’occupent au moins en premier lieu les personnes immigrées lorsqu’elle atteignent une autre nation. Cette facette, quasiment dans le même contexte, est décrite de manière plus réaliste et sociale dans The Waves will carry us de Lau Kek-huat ; mais ces œuvres cinématographiques dessinent quelque chose de commun. Si l’apparition dans le film de la gémellité est un moyen de montrer que l’individualisme n’existe pas complètement, on doit peut-être en conclure que chacun doit trouver sa place, y compris si l’on raisonne en termes de communautés.

Formellement, The Age of Goodbyes est le film le plus abouti d’Edmund Yeo, qui avait déjà atteint un certain sommet avec le magnifique et bouleversant Malu, une coproduction nippo-malaisienne. Une bonne partie de l’intrigue se déroule dans les années 1960 et 1970, avec tout l’apparat classieux qui va de pair. Et comme dans tous les bons – les meilleurs ! – films sinophones, l’étalonnage est soigné et l’image offre de magnifiques éclairages, surtout dans les passages nocturnes, où une lumière rougeâtre enchanteresse luit dans un grand nombre de plans, ce qui achève de créer une atmosphère de grande qualité à l’intérieur du film. Enfin, le rôle principal de Du Li An est confié à l’actrice taïwanaise Vivian Sung, qui avait déjà marqué quelques esprits en 2020 dans le moyen-métrage Taipei Suicide Story. Son jeu magnétique et trouble correspond aussi bien au propos qu’au style général du film.

Maxime Bauer.

The Age of Goodbyes d’Edmund Yeo. Malaisie, Taïwan. 2026. Projeté au TIFF 2026.