Un des films les plus radicaux de ce 21e FFCP a sans doute été Halo, premier long métrage de l’autodidacte Roh Young-wan, récompensé au Festival International du Film de Tokyo. Claustrophobique et sombre, le récit s’attache à suivre au plus prêt les pérégrinations d’un chauffeur livreur rêvant de s’émanciper par l’art, confronté à la violence de sa vie quotidienne.
Le FFCP aime proposer au moins un film sur le monde du travail coréen, généralement avec une visée réaliste et une volonté de regarder en face les errements de la société. Cet année, outre l’incroyable réflexion sur le regard de Possible Love, c’est bien Halo qui remplit ce rôle, avec un jusqu’au-boutisme passionnant. Le film est photographié caméra à l’épaule, au plus proche de son sujet, souvent enfermé dans l’habitacle du véhicule ou dans les couloirs des immeubles, souvent de nuit, présentant fréquemment les événements en temps réel. L’acteur débutant Choi Gang-hyun porte littéralement le récit sur ses épaules, la caméra auscultant le moindre de ses gestes et changements d’expressions. Pour se préparer au film, il a appris le métier auprès de livreurs et s’est amaigri pour se rapprocher du point de rupture où nous rencontrons notre héros, et cette dimension réaliste amène parfois le film à flirter avec le docu-fiction. Sans concession, il nous plonge dans un univers crépusculaire et répétitif, sous la violence d’un regard social dégradant (par exemple lors d’une terrible scène d’ascenseur sans compassion aucune). C’est un des films les plus formellement terrifiants sur l’uberisation de nos sociétés.

Mais Halo ne se contente pas de documenter l’aliénation de son personnage, il développe un véritable récit. Min-joon, le protagoniste, a un rêve, celui d’échapper à ce monde pour faire du cinéma, dans une dimension de mise en abyme, et il a autour de lui une famille dysfonctionnelle – un père violent, une mère maltraitée et un frère atteint d’un trouble non défini -, que les parents envisagent de marier à une nord-coréenne. Nous le voyons ainsi non seulement se débattre avec la rudesse de son quotidien professionnelle mais aussi la brutalité de ce qui lui reste de vie privée, entre rêves brisés (son désir de cinéma se heurte au monde réel) et attachement à une famille qui ne lui rend que de nouvelles sources de trouble. Et, au cours de l’intrigue, il fait la rencontre d’un personnage diurne, un voyant interprété par Lee Jae-yong qui, va à la fois malmener ses rêves et lui donner un objectif, structurant en partie la deuxième partie du film, dans la quête du halo éponyme. Si la première moitié du film est avant tout attachée à nous faire entrer en quasi symbiose avec le personnage, en le suivant jusque dans sa plus grande intimité, la deuxième développe une urgence avec des enjeux familiaux et personnels pressants, qui construisent une dimension encore plus tragique, où chaque nouvel élément important devient une menace, épée de Damoclès au dessus de la tête de Min-joon.

Pendant tout le film, on peut aussi noter l’omniprésence de la radio, dans un procédé héritier de celui de Cléo de 5 à 7 de Varda, cette voix d’arrière-plan constante nous enferme dans un temps réel, reflétant les inquiétudes et la futilité de son époque, sans jamais contribuer à libérer le héros. De façon répétée, le récit nous confronte aussi à l’entrée d’un appartement dont l’occupant ne fonctionne visiblement que par livraisons, dont la seule preuve de vie est qu’il continue à commander, ce qui permet au film de dériver un moment vers une jolie scène onirique mêlant la lumière du titre à une synthèse de la vie de Min-joon. Le seul moment où la caméra laissera vraiment son personnage s’échapper au fond du cadre sans le poursuivre est sans doute celle où notre personnage est au plus mal, silhouette presque titubante dans son mal-être, encombrée de colis qu’il défend comme sa propre vie alors qu’il n’en retire rien. Ce n’est vraiment pas une œuvre optimiste, et le cinéaste utilise habilement l’impossibilité budgétaire du spectaculaire pour déjouer certaines attentes et proposer une conclusion encore plus triste. À la fin, le silence du début du générique est encore pleinement une partie du récit, comme l’est le générique final qui suggère un éternel recommencement et une routine à la Sisyphe… En soi, ce n’est pas un long-métrage basé sur les péripéties, sur la surprise des épisodes, mais un projet incroyablement cohérent dans sa noirceur, qui va jusqu’au bout de ses ténèbres, en ne laissant d’espoir que de fugaces halos lumineux. C’est radical et déprimant mais c’est aussi une très belle démonstration d’écriture, de mise en scène et d’interprétation.

Florent Dichy.
Halo de Roh Young-wan. Corée du Sud. 2025. Projeté au FFCP 2026.




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