FFCP 2026 – The Assassin(s) de Hur Jin-ho

Posté le 3 novembre 2026 par

La 21ème édition du Festival du Film Coréen à Paris s’est ouverte avec le très attendu The Assassin(s), nouvel opus d’Hur Jin-ho. Le film, qui évoque un des épisodes les plus marquants de l’histoire contemporaine de la Corée du Sud, est précédé des controverses ayant perturbé sa sortie dans le pays. Visant bien plus haut que ses détracteurs, The Assassin(s) se confronte aux secrets des puissants à travers le regard de citoyens en quête de vérité.

Août 1974. Le président sud-coréen, qui dirige le pays d’une main de fer, et son épouse sont victimes d’un attentat devant un large public et sous les yeux des caméras du pays tout entier. Si l’auteur des faits est arrêté sur-le-champ, un policier présent sur les lieux, Cheol-goo, et deux journalistes, Jae-hwan et Young-il, ont du mal à croire aux résultats de l’enquête. Ils vont alors mener leurs propres investigations.

The Assassin(s) s’ouvre sur un journaliste bâillonnée qui mord la poussière, en tombant du véhicule dont on le dégage. Par la suite, le film n’aura de cesse de le faire se relever, s’épousseter et repartir, malgré les coups destinés à le faire plier.  Trop souvent associé aux – très bons – mélodrames intimes de ces débuts, on tend à oublier que les films d’Hur Jin-ho sont bien davantage que ce que leur forme peut suggérer. Que ce soit Christmas in August, A Normal Family ou ce The Assassin(s), ces long-métrages contiennent une acuité sociale et politique qui ne manque jamais de se développer en tension du récit et des personnages, comme une boite noire enfouie au plus profond qui remonterait lentement à la surface jusqu’à exploser dans le cadre.

Comme souvent, Hur Jin-ho examine la vulnérabilité humaine face aux compromissions qu’exigent un système. Il adopte, cette fois-ci, la forme d’un thriller historique aussi haletant que pertinent, la finesse du message résonnant tristement avec les actualités du monde. The Assassin(s) est à mi-chemin entre l’enquête journalistique, la fresque historique et le film d’action à pas feutrés. Il tire plusieurs ficelles et plusieurs niveaux en parvenant à n’en sacrifier aucune. Sorte de lien manquant entre L‘Homme du président (du même producteur) et The President’s Last Bang, le film trouve aisément sa place parmi les productions historiques de qualité que le cinéma coréen peut proposer.  Néanmoins, au fur et à mesure que le récit avance, Hur Jin-ho tire davantage vers la tradition des grands films « journalistiques », mêlant ainsi l’enquête de terrain à des longues séquences de bureau suivant cette équipe de reporters dont la rigueur n’a d’égale que leur intégrité. À un autre niveau, ou peut-être est-ce le même, l’intrigue suit un policier, pur produit de la reconstruction coréenne, jeté en pâture du scandale par la main qu’il a diligemment servi. The Assassin(s) alterne ainsi les points de vue sans jamais perdre en lisibilité. Les références sont évidentes – le JFK d’Oliver Stone vient d’emblée à l’esprit, jusque dans la trajectoire des balles de l’assaillant – sans être écrasantes, le film étant en pleine maîtrise de sa forme et de son fond. Il montre (un peu), explique (avec parcimonie) et nous donne surtout les faits assemblés comme un puzzle dont les pièces auraient déjà été remplacées. Le symbolisme est peut-être un peu trop appuyé – chaque personnage représente un pan de la société civile qui refuse la version officielle, choisit de l’accepter ou réalise à quel point les dés sont pipés – mais il n’est qu’un gage de plus à la force de la démonstration.

En s’attaquant à cet épisode controversé et encore nébuleux de l’histoire de son pays, Hur Jin-ho interroge ce qui constitue l’exercice des libertés et les mécanismes qui le contraint. Il égratigne au passage le mythe du « miracle coréen » en pointant du doigt les petits compromis et les grands sacrifices commis en son nom. Mieux encore, il le fait à travers les voix et les visages d’une flopée de comédiens stars, qui donnent un coup de fouet salutaire à un cinéma commercial coréen en manque d’audace depuis quelques années.

Bien plus intéressant que les polémiques disproportionnées qu’il a pu susciter de la part de la frange conservatrice – polémiques qui semblent finalement agir davantage comme révélateur des blessures non-résolues que le réalisateur met en exergue – The Assassin(s) n’en sort que plus triomphant, plus efficace et plus pertinent que jamais. À l’image du journaliste qui n’aurait pas pu trouver meilleur interprète dans la droiture et dignité tranquille de Park Hae-il, le film tient son sujet et ne perd jamais de vue sa cible, le plus grand nombre, dans l’envie d’un cinéma grand public intelligent et exigeant.

The Assassin(s) parle d’une vérité étouffée et d’une enquête piétinée mais il traite davantage de ceux qui plient sans rompre malgré la violence, les menaces et les inévitables défaites. Ceux qui luttent à coups de stylos, de machines à écrire et de patience. Ceux qui, armés de faits et de symboles, se dressent en mémoire et en porte-voix de la cruauté des temps sombres et dans, sinon l’espoir, du moins l’envie sans cesse renouvelée de meilleurs lendemains.

Claire Lalaut.

The Assassin(s) réalisé par Hur Jin-ho. Corée du Sud, 2026. Projeté au Festival du Film Coréen à Paris 2026.