TIFF 2026 – The Age of Goodbyes : interview du réalisateur Edmund Yeo

Posté le 22 septembre 2026 par

Nous l’avions interviewé pour un portrait en 2021 et nous le retrouvons à l’occasion du Toronto International Film Festival dans lequel il présente The Age of Goodbyes : entrevue avec le cinéaste malaisien Edmund Yeo.

Pour The Age of Goodbyes, vous avez adapté un livre féministe de Li Zi Shu. Avez-vous voulu strictement respecter le point de vue de l’autrice ou bien avez-vous opéré des changements ? Si oui, dans quel but ?

Tous mes films ont eu des protagonistes féminins et, dans ce sens, j’ai ressenti une connexion naturelle avec le point de vue du roman de Li Zi Shu. Ce qui m’a attiré dans ce livre, c’est sa manière de regarder l’Histoire à travers la vie de femmes dont les expériences pourraient risquer de disparaître de l’histoire officielle.

J’ai tout de même apporté un certain nombre de changements lors de l’adaptation. Le plus important a peut-être été de déplacer plus clairement le centre dramatique de l’histoire vers Du Li An elle-même et vers les différentes personnes qui entrent dans sa vie et en sortent.

Les lecteurs du roman savent que Lin Sang est en réalité un personnage à peine esquissé. Sa première véritable apparition a lieu lorsqu’il part le jour du mariage de Du Li An avec Steely Bo. L’histoire d’amour entre Du Li An et Lin Sang, qui occupe une place si importante dans mon film, est quelque chose que j’ai considérablement développé. Le roman est également beaucoup plus un drame familial centré sur Du Li An, Steely Bo et Lau Lin. Dans le film, je voulais que la structure s’articule davantage autour de Du Li An et des personnes qui l’entourent, et que le passage des décennies soit vécu à travers ses relations, ses souvenirs et ses pertes.

J’ai également intégré des éléments provenant d’autres écrits de Li Zi Shu. La malédiction familiale présente dans le film, selon laquelle les hommes des familles de Lin Sang et de Mong Sang sont condamnés à mourir avant l’âge de trente ans, s’inspire davantage de sa nouvelle The Northern Border (《国北边陲》).

Un autre changement majeur concerne le 13 mai 1969. Dans le roman, Du Li An est sauvée d’un sans-abri devenu fou le 13 mai par Steely Bo, puis finit par l’épouser ; Lin Sang choisit de disparaître plus tard, le jour de leur mariage. Dans mon film, j’ai directement lié la disparition de Lin Sang au 13 mai et aux violences raciales de cette journée. Je voulais qu’une rupture dans la vie personnelle de Du Li An coïncide avec une rupture dans l’histoire de la Malaisie, sans pour autant transformer le film en drame historique conventionnel.

Il existe donc des différences considérables. Mais pour moi, être fidèle lors d’une adaptation ne signifie pas nécessairement reproduire exactement chaque événement ou chaque relation. Il faut parfois modifier la forme, développer quelque chose qui ne faisait que quelques lignes, combiner des éléments provenant de différentes œuvres ou inventer quelque chose de nouveau afin de rester fidèle à ce que l’on a ressenti en découvrant l’écriture pour la première fois.

Ce que je voulais avant tout préserver, c’était l’univers de Li Zi Shu : ses femmes, ses souvenirs, sa manière de faire passer l’Histoire à travers des vies ordinaires, et cette étrange façon dont les histoires familiales se transforment progressivement en mythologie.

Même s’il s’agit d’une coproduction avec Taïwan, le film se situe entièrement en Malaisie et met en scène des Malaisiens. Ce n’est pas arrivé dans votre filmographie depuis River of Exploding Durians (2014). Avez-vous senti le besoin d’un retour vers vos racines ?

Je ne dirais pas nécessairement que j’avais laissé la Malaisie derrière moi après River of Exploding Durians. Aqérat parlait lui aussi beaucoup de la Malaisie, tandis que Malu commence avec une famille malaisienne avant de se déplacer vers le Japon. Mais The Age of Goodbyes était peut-être une forme de retour plus intime.

Le film se déroule à Ipoh. Ipoh est la ville natale de ma mère et, lorsque j’étais enfant, j’y passais beaucoup de temps pendant les vacances, à rendre visite à ma grand-mère, à mes tantes, mes oncles et mes cousins. Ainsi, lorsque j’ai réalisé le film, je n’essayais pas de « retourner à mes racines » dans un sens abstrait ou nationaliste. Je retournais vers des fragments de mes souvenirs d’enfance et j’essayais également d’interpréter les histoires de ma famille que ma mère et ma défunte grand-mère m’avaient racontées.

Ma mère a également commencé sa carrière de chanteuse à peu près à l’époque représentée dans le film. Pendant la préparation de la production, j’imaginais souvent un Ipoh de cette époque, où ses chansons auraient pu passer à la radio dans les kopitiams (des cafés comme celui que possède Du Li An), tandis que les personnages de The Age of Goodbyes poursuivaient leur vie. Évidemment, Du Li An est un personnage fictif et la vie de ma mère était complètement différente, mais, d’une certaine manière, ces différentes couches de souvenirs personnels, de fiction et d’Histoire ont commencé à coexister dans mon esprit. On peut donc réellement entendre certaines des chansons de ma mère dans ces scènes de kopitiam.

Mes films précédents, comme River of Exploding Durians et Aqérat, abordaient plus directement l’histoire et la société malaisiennes, tandis que Malu était beaucoup plus intérieur, consacré à la famille, à la mémoire et aux traumatismes générationnels. Je suppose que The Age of Goodbyes réunit ces deux impulsions.

La scène de la malédiction rappelle un autre film, The Wave Will Carry Us de Lau Kek Huat (2025), où l’on voit des Chinois du continent immigrer dans de terribles conditions. Il y a eu, à ma connaissance, des émeutes raciales en Malaisie contre les Chinois dans les années 1960 et 1980. Y a-t-il de plus en plus de films parlant de ce sujet en Malaisie ?

Ces passages historiques, ainsi que la série de lettres lues par Lin Sang concernant le destin de sa famille, sont en réalité davantage liés aux migrations et aux déplacements vécus par les Malaisiens d’origine chinoise au cours du XXe siècle. Ils proviennent de ces souvenirs transmis qui existent dans de nombreuses familles chinoises de Malaisie : les histoires de personnes ayant quitté la Chine, traversé la mer, qui sont arrivées en Malaisie et qui ont essayé de reconstruire une vie dans des circonstances très difficiles.

Il y avait également une raison très personnelle pour laquelle cet aspect du roman m’a autant touché. J’ai découvert The Age of Goodbyes seulement quelques semaines après être rentré d’un voyage en Chine, au cours duquel j’avais renoué avec mes propres racines familiales. J’ai visité le sanctuaire ancestral de la famille Yeo à Chaoshan et rencontré des membres de ma famille qui sont les descendants du frère aîné de mon grand-père. Pour la première fois, j’ai également appris beaucoup plus de choses sur les circonstances dans lesquelles mon grand-père avait émigré vers l’Asie du Sud-Est avec mes arrière-grands-parents.

Ce qui m’a particulièrement ému, c’est de voir mon père en apprendre davantage sur son propre père. Mon père avait déjà plus de soixante-dix ans, et pourtant il y avait tant de choses qu’il ignorait sur un homme mort plus d’un demi-siècle auparavant, et dont le trait le plus marquant, selon le souvenir qu’en gardait mon père, était qu’il « parlait à peine ». J’ai soudain pris pleinement conscience de la facilité avec laquelle l’histoire familiale peut disparaître en seulement une ou deux générations.

Puis, quelques semaines plus tard, j’ai découvert le roman de Li Zi Shu, qui traitait justement de migration, de mémoire, de mythologie familiale et de toutes ces vies du passé qui ne subsistent plus qu’à travers des fragments d’histoires. Ma réaction au livre était donc forcément façonnée par ce que je venais moi-même de vivre avec ma famille.

Le film commence en 1969, qui est bien sûr une année extrêmement importante et douloureuse de l’histoire malaisienne en raison des violences raciales du 13 mai. Mais je ne voulais délibérément pas que les personnages expliquent l’Histoire au public. Ils vivent à l’intérieur de l’Histoire. Sa présence se ressent à travers les absences, les souvenirs, la peur, l’environnement et les choses que les gens ne disent pas. À bien des égards, 1969 peut être considéré comme le début de l’histoire malaisienne moderne.

Il existe également dans le roman de Li Zi Shu un merveilleux jeu méta que j’ai conservé dans le film. Le roman commence de façon célèbre à la page 513 plutôt qu’à la page 1 et, dans l’histoire, lorsque Kei découvre le mystérieux livre contenant l’histoire de Du Li An, ce livre commence lui aussi à la page 513. J’ai toujours soupçonné que 513 était une allusion au 13 mai. C’est un nombre qui porte tout ce poids historique, mais Li Zi Shu n’a jamais eu besoin de l’expliquer.

J’ai vu The Waves Will Carry Us de Lau Kek Huat. Les cinéastes malaisiens explorent depuis de nombreuses années les questions de race, de migration et notre histoire complexe, de différentes manières. Mais ces sujets peuvent encore être sensibles et je pense que notre cinéma les aborde parfois de manière indirecte, à travers les familles, les fantômes, les souvenirs et les histoires personnelles plutôt qu’au moyen d’une reconstitution historique directe.

Dans le film, tout à l’air double : les personnages masculins ont des jumeaux, l’héroïne évolue dans l’intrigue à travers sa relation avec sa belle-fille. La narration joue beaucoup avec ça. Pourquoi ce choix du sujet du double et de la gémellité ?

J’ai toujours été fasciné par les doppelgängers au cinéma. Des films comme Love Letter d’Iwai, La Double Vie de Véronique de Krzysztof Kieślowski et Sueurs froides d’Hitchcock ont eu une influence profonde sur moi. Ils abordent tous le thème du double de manière très différente, mais je suis fasciné par l’état émotionnel créé lorsqu’une personne rencontre quelqu’un qui ressemble à une autre personne. Ce mélange de reconnaissance, de désir, de projection, de confusion et parfois de volonté pour une identité d’absorber ou de remplacer une autre. Ces idées nourrissent mon imaginaire depuis toujours.

Ainsi, lorsque j’ai retrouvé ces éléments dans l’écriture de Li Zi Shu, ils ont immédiatement fait écho à quelque chose qui m’intéresse depuis très longtemps.

Dans The Age of Goodbyes, les doubles sont également liés à la mémoire et à l’héritage. Lin Sang et Mong Sang en sont l’exemple le plus évident, mais, tout au long du film, les personnages semblent faire écho à d’autres personnages, et les relations et les actions d’une génération réapparaissent sous des formes transformées dans une autre.

Et cela ne passe pas nécessairement par une ressemblance physique. Lin Sang et Mong Sang s’enfoncent dans la jungle exactement comme leur père et leur grand-père l’avaient fait avant eux, comme si les hommes de cette famille étaient condamnés non seulement par la même malédiction, mais également à répéter les mêmes voyages. Lau Lin, quant à elle, refuse l’invitation de Du Li An à venir travailler dans son kopitiam presque exactement de la même manière que la jeune Du Li An avait autrefois refusé l’invitation de sa propre mère à travailler dans son étal de nouilles. Du Li An s’est retrouvée, sans même s’en rendre compte, dans la position qu’occupait sa mère, tandis que Lau Lin occupe aujourd’hui la position qu’elle-même occupait autrefois.

C’est peut-être pour cela que je les considère moins comme des jumelles que comme des échos.

Le film lui-même commence progressivement à fonctionner de la même manière. Les images, les gestes, les espaces et les situations se répètent, mais jamais tout à fait à l’identique. Chaque répétition porte en elle le souvenir de ce qui l’a précédée, tout en acquérant une autre signification. Pour moi, cela ressemble aussi beaucoup à la manière dont fonctionne la mémoire familiale : les histoires se transmettent, se transforment, s’oublient puis sont redécouvertes, jusqu’à ce que, parfois, nous ne sachions plus très bien où s’arrête la mémoire et où commence l’imagination.

Par exemple, ma mère m’a un jour raconté que mon arrière-grand-père maternel était un maître de kung-fu accompli et qu’il avait un jour sauté par-dessus un train en marche alors qu’il portait mon grand-père, encore bébé, avant de le déposer sain et sauf dans un arbre. Je n’ai absolument aucune idée de la part de vérité dans cette histoire. Mais c’est ainsi qu’elle m’a été transmise et, de ce fait, elle est devenue, d’une certaine manière, une partie de la mémoire de ma famille. Ou peut-être n’était-ce simplement qu’une petite histoire que ma mère me racontait lors de l’un de nos trajets en voiture jusqu’à Ipoh. Je crois que je suis très intéressé par cet espace où l’histoire familiale devient progressivement une mythologie familiale.

Nous connaissons bien Vivian Sung pour Taipei Suicide Story. Elle porte beaucoup le film sur son jeu d’actrice et a l’air d’être la juste comédienne pour ce rôle et ce style de mise en scène. Comme l’avez-vous choisi ?

Je suivais en réalité la carrière de Vivian depuis ses débuts dans Café. Waiting. Love, puis bien sûr dans Our Times, lorsqu’elle est devenue l’une des plus grandes stars de la région. Je l’ai brièvement rencontrée au Festival international du film de Busan en 2015, où j’avais également vu Our Times, et au fil des années, j’ai continué à la voir interpréter des rôles et relever des défis de plus en plus variés.

Ce qui m’a toujours intéressé chez Vivian, c’est qu’elle possède à l’écran une chaleur et une luminosité immédiates, mais qu’en même temps, elle est capable de retenir beaucoup plus de choses. Elle peut facilement nous attirer à elle et nous faire ressentir ce qu’elle ressent. Du Li An avait besoin de ces deux qualités. Elle traverse l’amour, la déception, la suspicion, la perte et d’immenses bouleversements dans sa vie, mais, comme beaucoup de femmes de sa génération, elle n’exprime pas nécessairement ces sentiments avec des mots. Une grande partie de ce qui lui arrive doit passer par un regard, un geste, ou simplement par la manière dont elle occupe un espace.

C’est également très important dans ma manière de faire des films. Je m’intéresse beaucoup plus à la narration visuelle qu’au fait de faire expliquer constamment aux personnages ce qu’ils ressentent. Et culturellement, j’ai grandi entouré de personnes qui n’exprimaient souvent pas directement leurs émotions avec des mots. Le silence peut contenir une quantité considérable d’émotions.

Vivian devait donc porter une très grande partie du parcours émotionnel du film sans que le dialogue ne lui soit toujours donné pour l’exprimer. Et même lorsqu’il y a des dialogues, ce que dit Du Li An peut parfois contredire ce qu’elle ressent réellement. Je savais que Vivian avait l’étendue de jeu et le courage nécessaires pour relever ce défi.

Elle possède une présence à l’écran très lumineuse, mais pour Du Li An, je m’intéressais tout autant à ce qui se passe lorsque cette lumière est retenue, et à ce qui demeure en dessous. Je suis donc très heureux de voir la manière dont elle a incarné Du Li An dans le film.

Interview réalisée par mail en septembre 2026.

Remerciements à Edmund Yeo.

The Age of Goodbyes d’Edmund Yeo. Malaisie, Taïwan. 2026. Projeté au TIFF 2026.