En 1958, après la noirceur figée du Château de l’araignée et les ténèbres des Bas Fonds, assez mal accueillis par le public local de l’époque, Kurosawa Akira s’attelle à un projet très différent, un des films d’aventure les plus influents du cinéma japonais : La Forteresse cachée. Carlotta nous propose cet été de retrouver sur grand écran cette œuvre conçue pour impressionner en salles, la première de Kurosawa à utiliser le Tohoscope et le système de son directionnel Perspecta. Mêlant aventure, drame et comédie, c’est un des projets les plus ambitieux mais aussi les plus accessibles de son auteur.
Dans le Japon du XVIe siècle, le clan Akizuki est vaincu par les Yamana. Deux hommes ayant échoué à s’enrichir par la guerre, Matashichi et Tahei, rencontrent sur leur chemin un barbu mystérieux, Rokurota Makabe, qui s’avère être le protecteur de la princesse Akizuki dont la tête est mise à prix. Même si la forteresse du titre est le point de départ de l’aventure (le titre original est 隠し砦の三悪人, « les trois canailles de la forteresse cachée », ce qui correspond à la description des individus suspectés de protéger la princesse et le trésor), et que le lieu est magnifié par la mise en scène et le travail à la caméra de Yamazaki Ichio, c’est avant tout un film marqué par le déplacement, l’ampleur du scope, les transitions de plans par wipe et les mouvements de caméra qui sont très souvent chargés d’accompagner les protagonistes avançant vers leur destination, ou au contraire en train d’aller à contre-courant pour retarder les poursuivants. Pendant plus de deux heures, tout l’enjeu est d’arriver à quitter le territoire ravagé par la guerre, à s’échapper du refuge devenu piège, porté par la musique parfois épique, parfois burlesque de Sato Masaru.

Bien sûr, le charismatique Rokurota est un rôle sur mesure pour Mifune Toshiro, très intense, capable de prouesses mais avec des lueurs d’humanité. La princesse Yuki est le premier rôle de la carrière éphémère de Uehara Misa, choisie pour son « étrange allure d’élégance farouche », alors qu’elle était encore amatrice et qu’elle a dû acquérir les compétences princières (équitation et kendo) pour le film. Contrainte d’être muette pendant une partie conséquente du récit, elle brille par son travail sur les regards et sa posture hiératique dans un jeu sur l’androgynie qui donne une véritable identité à cette princesse rebelle refusant les rôles que la société lui assigne. Les deux paysans devenus escrocs qui servent de personnages point de vue à l’histoire sont incarnés par les fréquents collaborateurs de Kurosawa, Chiaki Minoru et Fujiwara Kamatari. Veules, lâches, lubriques et cupides, ils sont les principaux vecteurs de comédie du film, systématiquement punis pour leurs mauvaises pensées, comme un Sganarelle bicéphale et querelleur. Autour d’eux, on trouve différents personnages au temps d’écran limité mais marquants, comme la jeune femme vendue interprétée par Higuchi Toshiko, le général fidèle joué par Shimura Takashi ou l’ami devenu antagoniste incarné par Fujita Susumu.

Tourné dans d’impressionnants décors naturels, dont les pentes du Mont Fuji, le film a connu une production compliquée, à cause de conditions climatiques très défavorables ayant profondément altéré les plannings ; le tournage a été la source de tensions entre Kurosawa et la Toho, ce qui a eu pour conséquence de le pousser à créer sa propre maison de production, toujours diffusée par la Toho mais plus libre de ses mouvements. L’origine du projet est une idée du scénariste Kikushima Ryuzo, inspirée de ses souvenirs liés aux périodes de pénurie, même si c’est finalement Hashimoto Shinobu qui a été récompensé pour son travail sur le scénario. Initialement, Kurosawa voulait confier ce projet à Suzuki Hideo pour mettre en avant des points de vue plus jeunes, mais face à l’ampleur du projet, il l’a finalement réalisé lui-même. Sous ses dehors divertissants, c’est un film ancré dans un imaginaire humaniste qui l’inscrit bien dans la continuité du travail de son auteur : la princesse est la véritable héroïne, telle Fénice dans Cligès, elle ne peut accepter le sacrifice d’une servante en sa place, parce qu’elle est capable de pleurer en regardant le sort de l’humanité. Les premières séquences du film sont d’ailleurs occupées par une version grotesque des problématiques des Contes de la lune vague après la pluie, avec le sentiment de honte de Matashichi et Tahei, ruminant leur pauvreté à l’issue de la campagne militaire, soudain confrontés au corps d’un samurai grimaçant. L’un des enjeux du film est la façon dont la princesse et le samouraï réussissent à cornaquer ces deux personnages en deçà de la morale pour qu’ils soient, à l’arrivée, des adjuvants des héros. De même, c’est son choix de compliquer son propre voyage, quitte à mettre sa survie en péril, pour ne pas laisser une jeune femme devenir la proie d’hommes lubriques, qui inspire cette même jeune femme à la protéger à son tour. Si le samouraï, dans un long et impressionnant duel à la lance, arrive à vaincre un autre héros enrôlé par le jeu des alliances dans l’autre camp, c’est la princesse, par la chanson 「なにせうぞ くすんで 一期は夢よ ただ狂へ」(« Pourquoi faire si grise mine ? le monde n’est qu’un songe, embrassons la folie »), qui arrive à convaincre le héros dévoyé de revenir sur le chemin du véritable honneur, après un moment de confusion où le fait d’être laissé en vie a été confondu avec de la cruauté. Si la folie des hommes a défiguré son visage, c’est la vision du monde de la princesse, attachée à toute l’humanité, le beau comme l’affreux, et consciente de l’impermanence des choses, qui transforme son cœur, en lui rappelant que la beauté du monde vaut mieux que les ordres brutaux.

On a assez souvent parlé de l’influence de ce film, à travers les œuvres qui en sont inspirées, de Star Wars épisodes IV (Un Nouvel Espoir) et I (La Menace Fantôme) au cinéma de John Milius, en passant par le jeu vidéo Final Fantasy XII. Mais le film vaut véritablement la peine d’être redécouvert pour lui-même dans cette belle restauration, pour en apprécier le sens du spectacle, la très humaine complexité baroque, les interprètes aux silhouettes iconiques et la mise en scène du mouvement.
Florent Dichy.
La Forteresse Cachée de Kurosawa Akira. Japon. 1958. En salles le 12/08/2026.




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