Yamaguchi Junta cède sa place de cinéaste à son scénariste Ueda Makoto pour mettre en scène une nouvelle itération du « cinematic universe » de la troupe Europe Keikaku. Cette fois-ci, pas de voyage dans le temps, mais des univers parallèles méta en pagaille avec You are the Film !

Madoka écrit des pièces, Kazuma compose. Quand tous deux décident d’aller au cinéma, ils découvrent qu’ils peuvent interagir à travers l’écran.
Avant d’être le scénariste de Yamaguchi Junta, Ueda Makoto est un scénariste japonais de renom dont la spécialité est les voyages dans le temps et autres rejetons narratifs d’Haruhi Suzumiya. Si sa collaboration avec Yuasa Masaaki sur les Tatami Galaxy tenaient du petit bijou de la culture otaku, ses films avec Yamaguchi se reposaient trop sur leurs concepts et aussi sur comment ils étaient interprétés par la troupe de théâtre Europa Keikaku. Le cinéma ne semblait donc pas être propice à incarner pleinement les folles idées du scénariste et Beyond the Inifinite Two Minutes n’arrivait pas véritablement à faire de sa réalisation autre chose qu’une démonstration technique impressionnante ; tandis qu’En Boucle délaissait totalement l’aspect esbroufe cinématographique pour se concentrer, à raison, sur sa formidable troupe d’acteurs. Ce dernier laissait entrevoir une direction possiblement intéressante à cet univers cinématographique japonais : l’adoption du plan-séquence non pas en tant que démonstration technique, mais en tant que scansion de jeu pour les acteurs. Ce n’était pas tellement exploité, mais le résultat apparaissait comme bien meilleur que la tentative de vertige esthétique du premier film. La prise du rôle de réalisateur par le scénariste n’a malheureusement pas aidé à faire diriger dans cette direction ce « cinematic universe ».

Bien que le temps ne soit plus une question dans ce You are the Film, qui s’intéresse principalement à l’idée de diégèse, le plan long (et parfois le pseudo plan-séquence) reste le modus de réalisation. Il est cependant encore moins bien implémenté que dans les deux films précédents du scénariste. Ici, la caméra est totalement flottante et donne un air beaucoup trop factice et presque amateur aux séquences filmées. L’aspect factice, si creusé, aurait pu être intéressant : il est question de filmer deux personnages de deux films différents prenant conscience qu’ils sont actuellement chacun dans un film. Mais jamais cette question ne sera travaillée à l’image, et donc cinématographiquement. Ici, le plan-long est un choix par dépit, et cela se ressent à chaque instant du film. Plus gênant, le choix de plans longs et de plans-séquences semble presque contre-productif vis-à-vis de ce qui est au cœur du scénario. Dans You are the Film, on suit deux personnages dans leurs salles de cinéma respectives, regardant le métrage dans lequel vit l’autre. Lorsque les deux personnages sont dans la salle de cinéma, ils peuvent communiquer à travers l’écran. Lorsque l’un sort et que l’autre reste dans sa salle, il peut donc voir la suite du film dans lequel est le personnage qui vient de sortir. Ce film que l’un des personnages vit et que l’autre regarde dans une salle, possède des effets de montage qui ont un sens scénaristiquement : il y a des inserts, des montages parallèles, permettant au personnage dans la salle de voir ce que l’autre ne voit pas pour pouvoir le prévenir et l’aider. Mais ces effets n’ont pas de sens dans un film dont l’unité principale est le plan long ou le plan-séquence : les effets et la réalisation du film que le personnage regarde ne semblent pas exister dans ce que nous, véritablement spectateur, voyons de You are the Film. Nous n’avons que des plans où la réalisation est faite par dépit car l’intérêt n’est en aucun cas le cinéma, mais la manière dont l’histoire va avancer et dont les acteurs vont l’interpréter. Ici, l’image cinématographique ne sert à rien, si ce n’est pour nous montrer un ersatz très moyen d’expérience théâtrale.
You are the Film n’est donc paradoxalement pas vraiment un film. Il est une production audiovisuelle assez banale qui ressemble presque à une captation filmée. Pris en tant que telle (ou bien en tant qu’objet vidéo de divertissement pur), l’expérience est tout de suite moins pénible et possède pleins de qualités. Comme toujours, les acteurs s’amusent et cet amusement est contagieux. L’histoire se suit bien. Mais bien trop rarement, il y a des images plutôt frappantes, qui nous font regretter la direction en pilote automatique choisie pour réaliser ce nouveau long-métrage.
Thibaut Das Neves.
You Are The Film d’Ueda Makoto. Japon. 2026. Projeté au NIFFF 2026.




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