NIFFF 2026 – I Grew an Inch when my Father Died de P. R. Monencillo Patindol

Posté le 15 juillet 2026 par

Filmé entièrement à l’iPhone, le premier long-métrage du Philippin P. R. Monencillo Patindol impressionne par sa maîtrise technique et narrative. I Grew an Inch when my Father Died était projeté au Festival international du film fantastique de Neuchâtel dans la section Third Kind.  

Dans la campagne philippine, entre champs, jungle et rivière, un meurtre vient bouleverser la vie de deux familles. Le père abusif du petit Kenken et de son grand-frère Ge a été assassiné par le père (tout aussi alcoolique et violent) de leur ami Ricor. Tandis que les deux premiers tentent très différemment de faire face à cette mort, le dernier s’interroge sur ses propres pulsions.

Après deux court-métrages remarqués (Still en 2016, puis Shoredust en 2024), Patindol continue son exploration humaniste du deuil et de la fraternité dans un premier long habité par l’esprit des lieux. Tourné avec très peu de moyens, près de son village familial, I Grew an Inch when my Father Died se refuse à tout exotisme grâce à la désaturation extrême de chaque plan. Les paysages, ainsi dépouillés de leurs couleurs, semblent presque tracés au fusain. Cette apparente irréalité entretient le sentiment de dissociation éprouvé par les personnages, qui naviguent entre rêve et cauchemar, à travers une temporalité distendue.

Le plus jeune des garçons, Kenken, évolue presque seul tout au long du récit. Témoin du meurtre de son père, il ne parle plus qu’à une énigmatique entité invisible qu’il rejoint près des arbres. Esprit de la forêt ? Ami imaginaire ? Face au traumatisme, l’enfant cherche une vérité alternative, un monde dans lequel la souffrance pourrait s’effacer. Peu à peu, des failles surnaturelles semblent se dessiner à l’écran. Que se passera-t-il s’il pénètre en l’un de ces mirages scintillants ?

Le réalisateur se sert habilement de son environnement pour convoyer un sentiment de mystère et obliger le spectateur à abandonner ses repères. La mise en scène, souvent désorientante, appuie son choix d’un réalisme magique pour montrer l’enfance à l’épreuve de la violence et des croyances. Imprévisible, la nature offre même au cinéaste un plan fascinant : le lit de la rivière, presque personnage à part entière du film, apparaît soudainement sec. Si les raisons en sont bien sûr rationnelles (la disparition de l’eau est liée au passage d’un terrible typhon), Patindol se saisit du phénomène pour marquer une rupture majeure dans un de ses fils narratifs. 

Le lien profond de chaque être avec la jungle se dessine également à travers les sévices que certains lui infligent, que ce soit à une échelle individuelle ou de masse. Les gestes n’ont toutefois étonnement pas la même portée. Force invisible et destructrice, la mainmise du capitalisme ne laisse derrière elle que désolation et atmosphère grisâtre. Mais quand Kenken enfonce à plusieurs reprises et avec colère son poignard dans un vieil arbre, ce dernier se met à saigner d’un sang rouge vif qui tranche avec la désaturation ambiante. La nature, si déréalisée par ses occupants jusqu’ici, simple toile de fond distante de leurs malheurs, redevient soudainement leur semblable, et même leur salut. Lorsque Ge et Ricor dépassent rancœurs et blessures pour se retrouver et confronter leur désir naissant, c’est la forêt tant crainte par les autres adolescents qui leur ouvre ses portes. Dans une société encore très patriarcale, dont la violence générationnelle est presque inhérente à la condition masculine, le choix de l’amour et du pardon rompt avec sensibilité un schéma mortifère, et rend les individus à leur terre. 

Inspiré d’un véritable fait divers local, le scénario de I Grew an Inch when my Father Died s’est écrit parallèlement au tournage du second court-métrage de Patindol, première expérimentation du réalisateur avec l’iPhone comme seul outil de prise d’images et filmé pendant la pandémie de Covid-19. Fasciné par la capacité des plus jeunes à s’aimer malgré le deuil et le ressentiment, Patindol a voulu reproduire au plus près la saisissante dynamique qu’on lui avait rapporté en sélectionnant, parmi les garçons du village, deux amis et le petit cousin de l’un d’eux. De cet ambigu rapport entre le réel et l’art, le réalisateur fait naître un objet cinématographique singulier, sans jamais tomber dans le piège de la démonstration. 

Intrigante réflexion sur nos rapports à l’autre, à soi et à la fatalité, I Grew an Inch when my Father Died pose in fine un constat simple : l’amour et la mort sont les deux faces d’une seule et même pièce qu’il nous faut accepter comme telle pour continuer à vivre. 

Audrey Dugast.

I Grew an Inch when my Father Died de P. R. Monencillo Patindol. Philippines. 2026. Projeté au NIFFF 2026.