EN SALLES – Noise de Kim Soo-jin

Posté le 27 juin 2026 par

L’un des succès surprise du cinéma coréen de 2025 arrive cette semaine en France. Noise, premier film de Kim Soo-jin, c’est un hommage assumé et très référencé à toute une partie de l’histoire du cinéma d’horreur asiatique mais aussi un film qui se joue de l’actualité spécifiquement coréenne et les interrogations sur le rapport aux voisins dans des immeubles mal isolés.

Une jeune femme malentendante est obligée de revenir dans l’appartement qu’elle occupait avec sa petite sœur : en effet, celle-ci a disparu alors qu’elle enquêtait sur l’origine de bruits qui semblaient provenir d’un appartement au dessus.

Comme le titre l’indique (littéralement « le bruit », le titre coréen 노이즈 est également une transcription phonétique du mot anglais qui sert de titre international), il s’agit d’un film qu’il faut voir dans une salle bien sonorisée (c’est le même responsable du design sonore que dans The Strangers de Na Hong-jin). Une bonne partie du travail à l’œuvre est construit sur ce qu’on entend ou ce qu’on entend pas, sur les sons sans source, ou les apparitions sans son. Le thème du film l’inscrit dans une tradition du cinéma coréen ; on retrouve des cadres sur l’immeuble empruntés à Barking Dog Never Bites de Bong Joon-ho qui évoquait déjà le fait de devenir fou à cause des sons du voisinage, l’opposition entre propriétaires et locataires rejoue en arrière-plan les enjeux de Concrete Utopia, l’héroïne qu’on rejette parce que la compréhension de ce qui cloche rappelle celle de Lucky, Apartment… Mais on sent aussi l’influence de Shimizu (une variante du fameux « death rattle » de Ju-on marquant l’approche d’une présence, les personnages immobiles dans le coin du cadre, la maison qui de lieu de refuge devient source d’inquiétudes) voire de Silent Hill 4: The Room dans le rapport à la claustrophobie.

La première partie du film est très efficace, avec un grand travail sur l’ambiance et le positionnement progressif des pièces du puzzle, avec des pistes aussi bien réalistes que fantastiques. Il y a relativement peu de personnages et ils semblent avant tout être là pour occuper des fonctions narratives, mais avec quelques surprises. Le film est véritablement construit autour de sa protagoniste, jouée par Lee Sun-bin (ex-star de K-pop vue entre autres dans OK! Madam et The Rampant) doublement isolée par son handicap et sa personnalité (hors de son travail, elle ne semble connaître personne), avec un secret qui sera étoffé petites touches par petites touches, centré sur sa relation d’amour et de culpabilité quant-à sa sœur. Le personnage de la sœur (jouée par la star de télévision Han Su-a) sert de personnage point de vue dans la première séquence, jouant sur les codes de la digital horror avec le caméscope et le détecteur de son. Le voisin du dessous (joué par Ryu Kyung-soo, acteur vu dans des films aussi différents que Yadang, Broker ou The Divine Fury, qui s’amuse visiblement beaucoup) permet de jouer sur les codes du slasher, avec l’évolution du conflit de voisinage en obsession, jouant sur l’explication rationnelle en même temps que sur l’idée de possession, code 4444 (pour jouer sur l’homophonie du mot sino-coréen pour 4 사  et du mot sino-coréen sur la mort ). Autour d’eux on trouve des policiers incompétents, une présidente du syndic obsédée par la réputation du bâtiment pour éviter la dévaluation de son patrimoine immobilier (très efficace Bak Ju-hee), des enfants mutiques et étranges, l’ami de la sœur disparue (Kim Min-seok) et quelques voisins qui semblent de bonne volonté mais se révèlent un peu étranges (mention spéciale à Jun Ik-ryung dont le premier rôle se situe de façon amusante dans le premier Whispering Corridor, l’une des références coréennes du genre). La qualité générale de l’interprétation est un des points forts du film, avec un premier degré et un investissement rafraîchissant qui revient aux racines du genre. La mise en scène étant aussi très efficace, ce qui empêche le film de chercher à devenir un classique est sans doute l’écriture de son scénario, parfois trop alambiqué pour son propre bien.

En effet, le film est plein d’amour pour le genre, peut-être même un peu trop : plus le récit avance et plus les éléments se superposent, et certaines variations sur des éléments attendus sont parfois un peu étranges puisqu’on peine à voir comment elles se raccordent avec le reste. Labyrinthe, possession, fantômes vengeurs, silhouettes qui disparaissent d’un plan à l’autre, jeu sur le bruit spécifique des digicodes des portes coréennes, convocation d’éléments enfantins hors contexte (un terrible livre dessiné par une petite fille ou les textes à la graphie étrange du harceleur), moment en vue subjective au caméscope, une torche à la main, moments de slasher, corps désarticulés ou momifiés, moment oniriques représentant des éléments qui semblent être en fait des visions, le film fait feu de tous bois, comme un catalogue de tout ce que le réalisateur aime. Dans l’ensemble l’intrigue fantastique est finalement traitée plus sérieusement que les explications « réalistes », qui se perdent, et dont la logique contredit certains éléments établis dès les premières scènes, malgré quelques idées intéressantes. Mais le dernier acte n’est pas raté non plus, loin s’en faut, avec sa métaphore devenue littérale de quelque chose de pourri aux fondations de l’immeuble, ses jeux de labyrinthe et de personnages qui se perdent eux aussi entre les intrigues. On pourrait regretter que la surdité de l’héroïne ne soit pas encore davantage utilisée (comme elle l’est par exemple dans Midnight Silence), puisqu’elle garde souvent son aide auditive, mais l’utilisation de la reconnaissance vocale pour capter les bruits de l’au-delà est une variation qui se défend tout à fait.

Dans l’ensemble, on voit que la prétention principale du film est de jouer au premier degré la carte du genre, sans oripeaux d’elevated horror où de désir de créer une franchise (la fin est le seul moment qui joue sur le clin d’œil avec le spectateur mais dans l’esprit d’une chute de nouvelle fantastique plutôt que pour dire quelque chose de particulier). Cette occurrence de k-horror profite du kairos des faits divers sur les règlements de compte brutaux entre voisins et des nouvelles législations sur le bruit pour jouer sur l’identification, et ne traite pas la question de société au niveau du discours, mais s’empare de sa force anxiogène pur créer un long-métrage d’horreur classique mais parfaitement adapté à la société coréenne des années 2020.

Florent Dichy.

Noise de Kim Soo-jin. Corée du Sud. 2025. En salles le 24/06/2026.