En ce mois de mars 2026, Carlotta Films édite un splendide coffret consacré à quatre films d’Ann Hui : The Secret (1979), Boat People (1982), Love in a Fallen City (1984) et en bonus, le documentaire Elegies (2023). Retour sur Boat People, aussi connu sous le titre Passeport pour l’enfer, l’un des plus beaux films de la réalisatrice. Texte par Martin Debat ; bonus par Richard Guerry.
En 1978, le photographe japonais Akutagawa vient faire un reportage dans la jeune République Socialiste du Vietnam. Très vite, il se met à douter de ce qu’il voit : derrière l’enthousiasme de façade se cache en réalité la misère, la famine et la répression policière…
Ann Hui, cinéaste reconnue sur le tard avec son sublime film A Simple Life, sorti en France en 2013, n’a pas eu la même exposition que ses confrères (Tsui Hark, Patrick Tam, Stanley Kwan ou Allen Fong) de la nouvelle vague hongkongaise. Groupe de cinéastes formés pour la plupart à l’étranger, ils font leurs premières armes à la télévision avant de bouleverser l’industrie cinématographique locale puis mondiale en y apportant un sang neuf salvateur.
Boat People est le dernier volet de la trilogie de la réalisatrice consacrée à la guerre du Vietnam. Débutant alors à la télévision en tant que documentariste, elle est émue au cours de la réalisation d’un de ses reportages (The Bridge) par le sort des immigrés qui fuient leur pays en guerre. Elle réalisera par la suite les long-métrages A Boy from Vietnam et The Story of Woo Viet, qui révéla sur grand écran l’immense vedette Chow Yun-fat.
Reconstitué entièrement en Chine populaire, ce qui fut une première pour une production venant de l’ex-colonie britannique, le Vietnam d’après-guerre tel qu’il est décrit ici est criant de vérité, avec ses maisons coloniales bardées d’impacts de balles, ses bas fonds, et ses camps de redressements. Ann Hui s’appuie sur son expérience de documentariste et donne vie à cette réalité fictive dont le vernis à peine sec ne parvient pas à masquer la pauvreté et l’horreur d’un système répressif.
Pourtant le film n’est pas un brûlot politique mais un drame humain. La cinéaste est bien plus intéressée par le sort de ses personnages, cherchant à comprendre les motivations de ces gens qui vont risquer leur vie pour quitter leur pays. Elle observe à juste distance ses acteurs reproduire avec un naturel déconcertant le quotidien de ses personnages qui vivent au jour le jour dans un environnement mortifère. On reconnaît bien là son talent de directrice d’acteurs, dont le travail avec les enfants est admirable de sensibilité. Elle prend soin de donner la parole à tous ses protagonistes afin de mieux cerner leurs expériences et leurs ressentiments, apportant ainsi une crédibilité certaine dans sa description d’une population meurtrie par des années de conflits. Les amateurs de cinéma hongkongais reconnaîtront très certainement un Andy Lau tout jeunot (Infernal Affairs, Yesterday Once More) dans sa première apparition plus que convaincante sur un écran de cinéma.
Boat People fut maintes fois récompensé l’année de sa sortie et il est considéré par la presse spécialisée locale comme le deuxième film le plus important de l’industrie cinématographique hongkongaise.

BONUS
Ann Hui et Stanley Kwan, conversation autour de Boat People (27min) : dans cet échange passionnant entre deux des plus grands noms de l’histoire du cinéma hongkongais, nous en apprenons plus sur la production de Boat People, réalisé par Ann Hui, avec Stanley Kwan comme jeune assistant réalisateur à l’époque. Contexte historique et politique, repérage des acteurs, écriture du scénario, relectures de scènes clés, genèse du film et plus encore, contribuent à façonner la légende de cette pierre angulaire du patrimoine cinématographique hongkongais.

Boat People d’Ann Hui. Hong Kong. 1982. Disponible dans le coffret Ann Hui chez Carlotta Films le 17/03/2026.




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