Carlotta continue son exploitation du patrimoine japonais avec l’édition restaurée de l’un des classiques les plus renommés des années 50 : Nuages flottants de Naruse Mikio, un film parmi les plus admirés de son auteur, notamment couvert d’éloges par Ozu.

Dans le Japon de l’après guerre, une femme, Yukiko, revient d’un travail de dactylo pour le ministère de l’agriculture en Indochine Française. Dans cet environnement en proie à l’effondrement, elle va rejoindre Tomioka, un ingénieur qui l’a séduite, pensant pouvoir commencer une nouvelle vie. Hélas, celui-ci a en réalité choisi de rester avec son épouse dont il devait divorcer, et la vie de notre malheureuse héroïne se retrouve jetée dans un récit entre réalisme social et mélodrame.
Naruse adapte ici l’œuvre de l’une de ses auteures préférées, Hayashi Fumiko, morte d’épuisement au travail à peine quelques années plus tôt, et il confie l’adaptation à Mizuki Yoko, l’une de ses fréquentes collaboratrices. Comme souvent chez Naruse, cette histoire de femme est donc écrite par des femmes avant d’être médiatisé par son regard, ce qui donne une coloration particulière au récit. On est ici dans le monde du shoshimin eiga, les films réalistes sur les conditions de vie des classes laborieuses, dans son incarnation d’après-guerre. Naruse affectionnant particulièrement les déambulations de personnages en mouvement dans la ville, le film prend souvent une dimension quasi-documentaire, les malheurs de l’héroïne étant l’occasion d’aborder beaucoup de thématiques de la société de ce pays encore exsangue. Yukiko est une héroïne résiliente, mais le monde qu’elle affronte est tout sauf sympathique avec elle ; la réalité du Japon des années 50 est impitoyable, et encore davantage quand on est une femme, et lorsqu’on est pauvre. Le film l’accompagne au fil du temps à travers le pays et ses paysages, de son arrivée à Tokyo à l’accomplissement de son destin d’héroïne tragique dans une dernière tentative de réinvention loin de la grande ville.

Le film se présente comme une histoire d’amour ratée, hantée par la thématique de la fleur fanée, aussi bien dans les chansons américaines que dans les discours masculins pour justifier la couardise et l’abandon, et les retrouvailles sont sans cesse l’occasion de nouvelles déceptions et fêlures, de disputes après lesquelles l’un des deux s’élance à la poursuite de l’autre, mais trop tard, dans une rue déjà désertée… Le personnage masculin est une incarnation d’une certaine masculinité toxique : il est profondément égoïste, sacrifiant les femmes sur l’autel de son cœur changeant, toujours flatté que l’on s’accroche à lui mais sans vraie empathie. Qu’il s’agisse de sa femme ou de ses conquêtes, il construit davantage des discours qu’il ne vit les relations, se justifiant sans cesse de sa veulerie et de ses ratages, prédateur quand il le peut, et minable quand il est confronté aux difficultés. À l’inverse, l’héroïne, si elle ne se laissait pas abîmer par la nostalgie de cet amour auquel lui ne semble jamais avoir vraiment cru, paraîtrait un modèle de femme courage, qui se réinvente sans cesse malgré l’accumulation des traumas. Tout y passe, le souvenir du viol, le fait de devoir se donner à des américains et à subir le stigma social en plus du reste, y compris de la part de ceux qui l’ont mise dans cette situation, l’avortement difficile, le retour à son violeur comme dernier recours… Et malgré tout, ce qui la tue, littéralement, c’est cet amour raté, dans les réapparitions de cet homme lâche et volage dans sa vie, laissant derrière lui une traînée de femmes aux destins tragiques. Mais, si le film est un grand mélodrame, il sait aussi être drôle. Yukiko, en dépit de tout, n’est jamais une femme soumise et elle a le sens de la formule pour pointer le ridicule d’une situation. Le personnage du beau-frère violeur qui devient chef d’une secte permet aussi des éléments de satire sociale. Si Tomioka n’est pas aussi monstrueux que cela, pour que l’on puisse comprendre l’attachement de Yukiko, ce personnage est caricaturalement déplaisant et malhonnête, incarnant le pire de son époque. Avant même le commencement du récit, il est le traumatisme primitif, la vision s’approchant de l’oreiller lors d’un flashback résumé à « je peux te rendre les objets que je t’ai volés mais, toi, peux-tu me rendre ma virginité ? ». Belle et délicate, fatiguée et acide, Yukiko n’accepte jamais d’être réduite à son passé.

L’une des forces du récit est la sobriété propre à la mise en scène de Naruse, qui permet au jeu de Takamine Hideko (l’une des premières idols du pays, personnalité solaire réinventée par Naruse en tragédienne) et Mori Masayuki, aussi insaisissable ici que dans Rashomon (même si le film joue avec l’idée qu’il serait plutôt une incarnation moderne d’Iemon, ayant quitté Yotsuya pour Tokyo). Plutôt que des scènes de crises, le metteur en scène leur propose des scènes de dialogues moroses, ou chaque parole d’incompréhension agit comme un poignard. Le film joue sur le romanesque déçu ; le double suicide est avorté avant même d’être né, le meurtre est révélé par le journal, le vol est hors champ, tout est gâchis et intersection de solitudes. Et la musique nous emmène parfois vers des ailleurs possibles, que ce soit l’Internationale lors d’une manifestation avant que les personnages ne soient rappelés à leur misère, « Ce n’est qu’un au revoir » ou le thème nostalgique qui rappelle le Vietnam et l’illusion de l’amour perdu. Par moments, quand la douleur est trop forte, une analepse survient, une dernière fois lorsque l’héroïne s’éteint, alors que le geste final de l’amant montre qu’enfin il la regarde après un film entier à la fuir, mais trop tard, lorsqu’il n’y a plus rien à espérer. À tous égards, le film est un modèle du genre, parfaitement maîtrisé et implacable dans sa tragédie. Étrangement, on peut penser au Verlaine des Fêtes Galantes devant ce film, où « deux formes ont tout à l’heure passé », évoquant le souvenir défunt de leurs extases anciennes et le double suicide resté invitation contrariée : comme les indolents, nos mélancoliques se reprochent parfois d’avoir eu l’inexpiable tort d’ajourner une exquise mort…

Édition Vidéo
La restauration 4K est présentée ici dans un master aussi propre que possible avec un son très bien nettoyé, dans la moyenne haute de conservation pour un film japonais de cette époque.
Le film est accompagné d’une nouvelle bande-annonce mais aussi d’une captation de sa présentation à Cannes où Fukada Koji, entre autres, parle de son amour pour le cinéma de Naruse. Les deux gros morceaux sont un entretien avec Pascal-Alex Vincent qui revient sur le style de Naruse, ses choix de collaborateurs et la carrière des acteurs, et un entretien avec la traductrice du roman original, qui revient sur les différence entre les deux œuvres (le roman est plus pessimiste, avec des images plus brutales, plus proches du réalisme français du XIXe siècle, que le film,) et le parcours extraordinaire de son autrice, aussi inclassable que proche de ses héroïnes.
Florent Dichy.
Nuages flottants de Naruse Mikio. Japon. 1955. Disponible en Blu-ray chez Carlotta Films le 17/02/2026.




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