En ouverture de la première édition du Festival du Film Mousson, l’équipe avait choisi de présenter le nouveau documentaire du vietnamien Trương Minh Quý (réalisateur du remarqué Viet et Nam) et du belge Nicolas Graux. Très court (71 min), tourné en 16mm à la bolex avec un son asynchrone, sur une durée de trois ans, dans la campagne de la frontière vietnamo-laotienne. C’est un portrait poétique de la communauté Rục (ethnie troglodyte découverte par le reste du pays en 1959), à travers les souvenirs d’une femme âgée de ce groupe ethnique peu connu, rêvant d’un voyage en bateau pour regagner la grotte de son enfance.
Le dispositif même du film invite à un rapport poétique au temps, la bolex utilisée (caméra à entraînement manuel, ce qui induit des variations de fréquence d’image et une difficulté à toute volonté de synchroniser précisément le son), cause naturellement un effet de décalage, tout en imposant une vision artistique. Comme les souvenirs de la vieille dame, Cao Thị Hậu, les environnements sonores sont recomposés, toujours marqués par une subjectivité, ce que la patine spécifique du 16mm souligne également. Ce n’est pas un documentaire informatif mais une rêverie sur l’image de cette vieille femme traversant des territoires inondées et souhaitant plus que tout retrouver sa grotte natale. Il en résulte un film qui ne suit pas une logique narrative, mais un égrainage poétique, dans lequel on commence par le rapport aux cheveux de l’héroïne, une occasion de projeter ses souvenirs, mais où on rebondit de façon parfois étonnante, en même temps que l’écran essaye de s’accaparer quelques bribes de la langue Rục, langue minoritaire de plus en plus confinée au souvenir. Le film s’autorise à passer d’une génération à l’autre, en suivant les petits enfants, comme pour essayer d’être du côté de la vie, de ces points de suspensions, qui invitent à continuer la liste du titre.
La contrepartie est que le spectateur doit accepter d’être un peu perdu ; le film ne s’appesantit pas sur le lieu où l’on se trouve (la province de Quảng Bình), les transitions sont parfois rapides, avec des changements de chapitres évoquant les sursauts de la mémoire. Le film peut parfois même se révéler très décontenançant, comme lors d’une scène de naissance où l’absence de son prive l’enfant de ses premiers cris, dans une sorte de recomposition de ce qu’on attendrait d’une telle scène, préférant mettre en avant la dimension plastique par la sensualité de l’image. Le film ne s’appesantit jamais, ni sur la situation familiale (la grand mère élève son petit-fils parce que le père n’est jamais revenu et que la mère doit travailler loin), ni sur l’inquiétude face à la disparition de la langue (une scène où le petit garçon n’arrive pas à prononcer les mots que sa grand-mère cherche à lui transmettre) ou la situation de la communauté (étant donné son âge, l’héroïne a dû naître peu de temps avant que la communauté Rục ne soit découverte par le reste du monde). Entre l’album de famille et la série de vignettes du livre d’art sur une civilisation méconnue, le film n’a pas la prétention d’apporter la réponse à la question de l’identité Rục mais il essaie de contribuer à sa façon à donner conscience de son existence avant sa disparition, en nous ouvrant un fenêtre sur quelques membres de la communauté et sur quelques mots de son vocabulaire.

On peut noter que lors de la projection, un titre alternatif français était présenté : Ciel, papier, rivière…, proposé par son coréalisateur belge. Le titre a été choisi pour l’euphonie mais il pose en lui-même des questions puisqu’il ne correspond plus à une traduction directe des mots Rụcs figurant sur l’affiche (« Tóc, giấy và nước…« ), comme pour souligner l’impossible projet de sauvegarder une langue sans locuteurs. Le film est conscient de ses contradictions : la vieille dame est confrontée à la ville moderne et à ses bruits captés de façon muette, mais elle apprend aussi à son petit-fils le vietnamien et l’anglais en même temps que le Rục. La grotte est une utopie perdue, mais, le temps d’une projection, les réalisateurs nous invitent à partager la rêverie de Mme Hâu… Entre l’expérimentation et le poème, c’est un documentaire atypique qui vaut la peine d’être découvert, avec une véritable intention esthétique, et une vraie attention à son sujet
Florent Dichy.
Hair, Paper, Water… de Truong Minh Quý et Nicolas Graux. Vietam. 2025. Projeté lors du Festival du Film Mousson 2026.




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