Après un détour assez génial à la télévision avec The Sympathizer, Park Chan-Wook revient dans les salles avec un curieux projet tenant autant du remake autant que de la réadaptation : Aucun autre choix.

« There is no alternative », le fameux slogan de Margaret Thatcher configure toujours l’imaginaire contemporain. Ainsi, il justifie le fait que Park Chan-wook, 20 ans après Costa-Gavras réadapte le roman de Donald Westlake et dédie cette nouvelle version au cinéaste grec. Si le cinéaste coréen est une figure connue et reconnue des intellectuels engagés de son pays, au point d’avoir été dans la liste noire de l’ex-présidente, désormais destituée, Park Geun-hye, de croire que la description de l’étau néolibéral et l’impasse fasciste qui se profile serait la seule raison derrière l’adaptation d’une telle œuvre serait oublier la dimension singulière au cœur de son cinéma. C’est l’exploration d’une situation non pas comme d’un fait social qui intéresse Park Chan-wook mais comme l’exploration d’une psyché qui s’écroule, autrement dit comment une situation modifie le rapport au réel des individus sur lesquels le cinéaste jette son dévolu.
Le Couperet est donc d’autant plus une œuvre de choix pour le cinéaste car elle lui permet de dresser le portrait-robot du corps individualiste possédé par l’affliction néolibérale tout en continuant son cinéma constructiviste. C’est ce croisement idéal entre la description d’un individu qui épouse un individualisme morbide et le cinéma de la subjectivité de Park Chan-wook qui fascine dans cette œuvre. Dès la séquence d’ouverture, le cinéaste joue des perceptions. La vie rêvée revêt les attributs des lumières et des cadrages publicitaires. Ce n’est pas Park Chan-wook qui montre cette vie comme un fantasme commercial mais le protagoniste Yoo Man-soo (Lee Byung-hun) qui se voit comme tel.

Le cinéma de Park Chan-wook est depuis le début constructiviste, c’est celui qui lui permet de tout traiter à un niveau sensible. Tout n’est qu’affaire de perceptions, de ressentis, de subjectivité. Dans son œuvre précédente, un policier était entraîné dans les tréfonds de ses désirs inavoués jusqu’à la folie à force de voir ce qu’il ne voulait comprendre et de comprendre ce qu’il refusait de voir. Le réel est bien l’affrontement de la subjectivité face à la matière. C’est de ce choc que va rendre compte le cinéaste dans les méandres financiers de Yoo Man-soo, mais la porosité de la perception va aussi le piéger dans le labyrinthe de ses propres désirs inassouvis. Park Chan-wook déploie l’ensemble de sa maestria pour incarner la perdition de sa figure principale qui est débordé par ses propres sensations. Chaque meurtre rejoue une situation de la vie de Yoo Man-soo à l’extrême, chaque victime est en réalité une part de lui.
Le cinéaste redouble de jeux de miroirs, d’effets numériques de transitions, de compositions de plans complexes voire tout simplement de l’outil le plus basique : la surimpression. Le monde pour Yoo Man-soo n’est que l’impression de ses échecs et peurs sur les autres hommes qu’il voit comme des concurrents à la poursuite du bonheur. La construction du dispositif de Park Chan-wook repose donc sur cette porosité hitchcockienne qui vient de la littérature gothique, où l’ensemble du monde que nous dépeint l’œuvre n’existe qu’en écho aux tourments de son héros, du microcosme au macrocosme. C’est là ou brille Aucun autre choix, quand il dépeint les arcanes d’un système comme tellement insidieux qu’il se superpose au réel pour tordre les perceptions de ceux qui en sont autant les agents que les victimes. Comme toutes les figures de l’œuvre de Park Chan-wook, c’est un homme hanté voire possédé dont il s’agit. Mais point de fantômes ou de femmes fatales, le manoir familial comme une métonymie de l’homme est sujet à un spectre national.

L’arme qui trône dans le salon de la famille nous est d’abord présentée comme une arme qui vient de la guerre du Vietnam. C’est déjà un premier niveau puisque dans sa récente série The Sympathizer, le cinéaste aborde en biais l’implication des coréens dans cette guerre et les exactions dont sont responsables les coréens à la solde de l’empire US après avoir été subjugué à l’empire nippon. D’un maître à l’autre, d’un père à l’autre, les coréens sont les enfants d’un trouble impérieux, d’un triple empire. On apprend en réalité que le père de Yoo Man-soo n’est en réalité pas un vétéran du Vietnam, mais un homme venant de Corée du Nord par l’origine de son arme. Dans Decision to Leave, le cinéaste abordait aussi cette part de la Corée à travers Tang Wei, la femme fatale, incarnant par son charme et son trouble identitaire une partie de l’histoire, de la culture coréenne, la partie chinoise. Ce trouble qui bien sûr cache l’aliénation d’une nation coupée en deux, d’un sud qui doit sur-performer la réussite capitaliste en miroir à son double négatif au nord. La polysémie de cette arme rejoint le système poreux de Park Chan-wook qui se joue bien plus cruellement de la configuration sociale coréenne que son compatriote Bong Joon-ho, car il ne s’agit pas de luttes de classes, mais seulement d’une classe bourgeoise qui se cannibalise pour exister. Après tout, le cinéaste a déjà adapté Thérèse Raquin en 2009 ; la soif insatiable de la Corée du Sud n’est pas étrangère à son cinéma. Il n’a fait d’ailleurs que décrire le vampirisme comme l’interaction sociale minimale de cette société de façade de la colonisation nippone dans Mademoiselle à nos jours (à noter la mention de Netflix dans l’œuvre, en partie responsable de la chute drastique de qualité du cinéma coréen puisque la plateforme US vampirisme les jeunes cinéastes pour en faire des showrunners). Il y aurait même un ésotérisme propre à cette fiction néolibérale qui se veut être l’alpha et l’omega de l’existence humaine.

Si le cinéaste évoque la transformation des arbres en papier à la fin de l’œuvre et donc la destruction originelle à l’origine des destructions qui ponctuent l’œuvre, il ne faudrait pas oublier que Park Chan-wook est un cinéaste conscient de sa place et de ses effets. Quand lui-même inscrit son œuvre dans une logique de recyclage de celle de Costa-Gavras, il s’introduit dans les structures industrielles qui configurent la société. Et l’œuvre nous le rappelle, quand les deux entreprises concurrentes sur l’industrie du papier dans l’œuvre sont nommées d’après les deux astres célestes qui définissent l’ensemble des cycles de la vie sur notre planète : Moon et Sun. Le cauchemar de ce système n’est donc pas seulement le vertige qu’il induit quand il pénètre l’intimité de chacun, c’est aussi celui qu’il nous impose en voulant se substituer au cycle du vivant, en devenant le cycle par lequel la vie sur cette planète devrait se définir. Le cinéaste s’échappe de son constat nihiliste par son romantisme, la relation brisée de Yoo Man-soo et sa femme étant la punition de celui qui a voulu voler trop près du soleil. Sa fille reste le dernier espoir d’un monde qui s’est fourvoyé en images idéale ; l’art mutique qu’elle incarne est la fleur qui parfois pousse dans le bousin morbide des marges de la hiérarchie artificielle du système. Tout ça pour ça ? Ce « ça » est pour l’instant ce qui différencie l’homme des machines (à tuer). On pourrait revenir sur la présence Lee Byung-hun, cet acteur qui s’est fait connaître dans les années 90 à travers un rôle de professeur dans une école de province. C’était en 1999 dans le magnifique The Harmonium in my Memory de Lee Young-jae. 27 ans plus tard, pour le public international, ce n’est plus qu’une machine à tuer, le Terminator coréen chez tous les cinéastes qui ont fait les grandes heures du cinéma coréen. La transformation de l’image de Lee Byung-hun est à l’image du cinéma coréen, et de la Corée du Sud. Une nation a désiré l’éducation comme émancipation quand elle était sous le joug de la dictature et se retrouve à constater la violence morbide de son système du tous contre tous maintenant qu’elle est « libre ». Ce « ça » nous sépare pour l’instant, du tous contre tous.
En attendant la prochaine transformation du système sur les cadavres de son organisation actuelle, puisque manifestement, il n’y a pas d’autre choix pour ceux qui vivent dans la publicité de leur existence.
Kephren Montoute.
Aucun autre choix de Park Chan-wook. Corée du Sud. 2025. En salles via ARP le 11/02/2026.




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