ALLERS-RETOURS 2026 – L’Arche de T’ang Shushuen

Posté le 31 janvier 2026 par

Le Festival Allers-Retours accueille une catégorie patrimoine et pour l’année 2026, c’est le long-métrage restauré L’Arche qui la représente, un film hongkongais de 1968 réalisé par la cinéaste T’ang Shushuen. Il s’agit de l’un des premiers films indépendants de Hong Kong, qui a connu une forme de reconnaissance en son temps, en participant au Festival de Cannes 1969, et a été classé dans les tops des meilleurs films hongkongais et des meilleurs films chinois réalisés par des professionnels de Hong Kong.

Au XVIIᵉ siècle, dans un village du sud-ouest de la Chine, Madame Tung, jeune veuve vivant avec sa belle-mère et sa fille Weiling, est respectée pour sa vertu, au point que les villageois décident de lui ériger une arche de chasteté. Le passage de l’officier Yang, qui séjourne quelque temps chez elle, fait peu à peu émerger des désirs longtemps réprimés chez Madame Tung, tandis que Weiling développe elle aussi des sentiments naissants à son égard.

Adapté de la nouvelle L’Arche de chasteté de Lin Yutang, L’Arche hérite de toute une tradition littéraire et théâtrale dans la forme que le film adopte. Les choix d’angles de prise de vue, les scènes d’intérieur composées dans des décors limités (mais magnifiques), et l’extrême minutie dans la diction et le langage corporel des actrices et de l’acteur principal, montrent une déférence de la réalisatrice pour tout un pan de la culture chinoise en sens au large. La bande-originale composée Lui Tsun-yuen, un musicien d’origine shanghaienne considéré comme le vecteur principal de la connaissance de la musique traditionnelle chinoise en Occident, se greffe à l’image pour constituer un ensemble cohérent de références à une tradition culturelle chinoise ancestrale. Par ailleurs, cette musique rappellera aux plus avisés des sino-cinéphiles la tonalité et la rythmique des opéras Huangmei, ce genre de films hongkongais inspirés du théâtre chanté de la région chinoise du même nom, désormais désuet, mais pourtant très fécond dans les années 1950 et 1960.

C’est à travers cet aspect visuel et sonore que l’inspiration de T’ang Shushuen prend toute sa puissance. On peut volontiers qualifier le film de féministe, ou a minima, de film chinois s’intéressant de près au désir de la femme et de son rapport à la moralité de la société dans laquelle elle évolue. Le personnage de Madame Tung porte en elle, dans son écriture, toute cette ambivalence, et si ses tourments sont filmés avec autant de subtilité que de retenue, l’intention de la réalisatrice n’en est pas moins claire. Une pincée d’humour taquin entre deux personnages qui ne s’avouent pas leurs sentiments d’un côté, la pesanteur de la solitude d’une femme mûre laissée seule face à elle-même une fois sa fille partie de l’autre ; T’ang Shushuen explore toute une panoplie de sentiments éminemment contemporains dans un contexte de Chine impériale. Avant-gardiste, T’ang Shushuen anticipe tout un pan du cinéma d’auteur sinophone, où le poids de l’apparence en société compte plus que tout, que le cadre de l’intrigue se déroule dans le passé ou dans un présent tout ce qu’il y a de plus concret.

Peu et à peu, et de plus en plus vers la fin du métrage, la mise en scène use de techniques de montage qui sortent le film de sa chape de tradition culturelle chinoise : freeze frames, surimpressions multiples et allongées, à tel point que l’on a l’impression de voir une citation de certains cinémas d’Europe de la même époque que celle du film, alors en pleines nouvelles vagues. Lorsque Madame Tung pratique le tissage sur son métier, et que surimpressions sur surimpressions, on entend le bruit mécanique de la machine en canon, nous ne sommes en effet plus sur un rythme d’opéra, mais sur quelque de chose beaucoup plus moderne, comme pour nous rappeler que la frustration sexuelle et la solitude que ressent Madame Tung n’a rien de vieilli, mais reflète quelque de permanent, d’immuable dans les sociétés chinoises, que le cinéma a cherché à exorciser, dès lors que les femmes ont pu être amenées à devenir des autrices du médium. T’ang Shushuen en a été l’une des premières, si ce n’est la première.

En l’absence de disponibilité du négatif original, le film a été restauré 4K à partir d’une copie 35mm avec sous-titres anglais incrustés, sous-titres par ailleurs succins. En revanche, le noir et blanc de l’image et son grain sont resplendissants. C’est dans ces conditions que le film a d’abord été redécouvert dans la catégorie Cannes Classics du Festival de Cannes 2025.

Maxime Bauer.

L’Arche de T’ang Shushuen. Hong Kong. 1968.