EN SALLES – Abel d’Elzat Eskendir

Posté le 14 janvier 2026 par

Abel est le premier long métrage d’Elzat Eskendir, réalisateur kazakhstanais. Longtemps scénariste et monteur pour le studio national Kazakh Film, il consacre son premier film en tant que scénariste, monteur et réalisateur à une chronique sociale, écho de la grande histoire sur les histoires individuelles. C’est en salles chez Damned Distribution.

Dans la période incertaine du Kazakhstan post-soviétique des année 90, les fermes collectives sont démantelées et les propriétés doivent être privatisées. La répartition des biens se retrouve faussée par des jeux d’influence et les dirigeants se sont, entre autres, partagé la propriété des bêtes. Le berger Abel, résilient et modeste, essaie malgré tout d’obtenir ce qui lui revient et de continuer à mener sa vie comme il l’entend.

Même si le film s’ouvre sur des crédits annonçant qu’il est une commande du ministère de la Culture et de l’Information kazakh, il s’agit clairement d’un film d’auteur, avec une vision claire. Après un carton qui rappelle que des milliers de moutons ont disparu des recensements officiels pendant la privatisation, on se retrouve face à une caméra en mouvement, qui suit un berger venu se plaindre à un officiel, dans une scène qui établit le style du film. Beaucoup de plans longs, avec une caméra qui n’est pas tout à fait stabilisée, comme un regard qui suit les personnages, une présence insistante des bruits quotidiens et des jeux de cadrages qui replacent sans cesse les hommes dans leur environnement, avec ses pleines arides à perte de vue : assez vite on comprend que ce qui intéresse le réalisateur n’est pas seulement de montrer des scénettes de ce moment historique mais d’accompagner des personnages qui se croisent (dans la scène d’introduction on se rend compte que celui qu’on aurait pu prendre pour le protagoniste n’est qu’une fausse piste ; lors d’un plan séquence la caméra s’accroche soudain au passage d’un cavalier qui va nous mener au véritable personnage point de vue, plus en retrait) et de jouer sur la longueur des plans pour nous faire prêter attention non seulement à ce qui se passe mais aussi à qui reste à la fin dans le cadre. C’est un cinéma qui a à cœur de capter les petits instants, les détails de la vie de ses personnages, afin de les faire pleinement vivre. On retrouve à l’image la directrice de la photographie la Polonaise Jolenta Dylewska, déjà remarquée à Cannes avec le Tulpan de Sergeï Dvortsevoï en 2008 qui offre une véritable fluidité aux choix de mise en scène du réalisateur.

Sur le fond, le sujet est très classique, à savoir la confrontation d’une famille avec un monde en pleine mutation, mais le regard est profondément ancré dans le pays qu’il décrit : la question du rapport compliqué à la période soviétique ressurgit fréquemment, ainsi que la question de l’avenir pour les plus jeunes, maintenant que ce qui constituait les certitudes de leurs parents s’est effondré. Le film est porté par des personnages à la silhouette bien dessinée, faciles à identifier, au milieu d’un contexte historique qui n’est que peu explicité, afin qu’on ne soit pas perdu même quand le film parle de situations très spécifiques. Le nom d’Abel n’est d’ailleurs pas choisi par hasard, puisqu’un des personnages est directement comparé à Caïn, et que le film est à sa façon une histoire de sacrifice. Même si les jeunes ne sont pas absents du film (les jeux d’enfants innocents du chaos ambiant sont un leitmotiv clairement identifié), l’attention est avant tout portée sur les personnages les plus âgés, ceux pour lesquels il est le plus difficile de se reconstruire, après des années à travailler conformément à un contrat social qui n’existe plus. Comme chez Yerzhanov, le personnage du corrompu porte un manteau noir et un chapeau, faussement bonhomme mais irrémédiablement cynique, mais il est ici moins abstrait, davantage développé. Le réalisateur s’intéresse à la façon dont la société peut créer de tels êtres. Le déroulement de l’intrigue joue sur des passages attendus, avec une dimension tragique liée au ton réaliste et à l’impossibilité pour des petites gens de faire face aux pouvoirs de l’argent dans une société en pleine transition capitaliste sans repères, ce que les acteurs portent avec conviction, apportant une véritable épaisseur humaine à ces perdants du système. Dès le prologue, la clef est donnée, le premier berger qu’on rencontre se plaint de son sort alors qu’il a passé sa vie à travailler pour la collectivité, ce à quoi on lui répond qu’en plus de son vieux mouton édenté, il est possesseur d’une moto, alors que d’autres n’ont rien, ce qui sonne comme un avertissement, rappelant que ce qu’on croit acquis peut disparaitre à tout moment. Certaines scènes d’humiliation sociale sont particulièrement terribles, le film ne reculant ni dans sa présentation de la corruption  ni dans sa mise en scène de la cruauté.

Le bande son est dans l’ensemble très sobre, la musique se rappelle rarement aux spectateurs, essentiellement lors d’un moment où la caméra passe de la violence des adultes à un jeu d’enfants et lors des dernières séquences du film, quand tout est déjà joué, avant de faire place à la pluie qui envahit non seulement le dernier plan séquence mais tout le générique, comme si plus rien ne pouvait être dit après la fin du film. On peut d’ailleurs remarquer que ce beau dernier plan, traveling presque hanté, est un des plus stabilisé du film, comme si l’abandon d’un personnage point de vue amenait à cette image profondément mélancolique. La sobriété du film et ses ellipses siéent bien à l’âpreté du paysage et du propos, avec ses couleurs désaturées de plaines encerclées de montagnes grises. On ne peut être que curieux de voir ce que donnera la suite de la carrière du réalisateur, qui prouve déjà ici son attention particulière pour l’étude sociale avec une esthétique volontaire, discrète mais affirmée comme une poétique.

Florent Dichy

Abel d’Elzat Eskendir. Kazhakstan. 2024. En salles le 14/01/2026