VIDEO – À toute épreuve de John Woo

Posté le 6 janvier 2026 par

Après la ressortie en salles cette été, À toute épreuve de John Woo est désormais disponible en édition Blu-ray et 4K chez Metropolitan sous son label HK Video. L’occasion de revoir ce monument du film d’action hongkongais et feu d’artifice en forme d’adieu à Hong Kong pour le réalisateur.

Un flic qui perd son coéquipier lors d’une fusillade avec des trafiquants d’armes part en mission pour les arrêter. Afin de se rapprocher des chefs du réseau, il s’associe à un policier sous couverture qui travaille comme tueur à gages.

Malgré un succès plus mitigé à Hong Kong, The Killer (1989) est véritablement le film qui établit la renommée internationale de John Woo. Les sirènes hollywoodiennes se font alors de plus en plus insistantes et après l’échec d’Une Balle dans la tête (1990), une de ses œuvres les plus personnelles, puis la récréation de Les Associés (1991), John Woo envisage enfin l’exil. À toute épreuve est donc pensé comme un véritable feu d’artifice final, ainsi qu’une carte de visite démontrant son savoir-faire aux studios hollywoodiens.

Le projet apparaît donc comme moins cathartique et romanesque que Le Syndicat du crime (1987), The Killer et Une Balle dans la tête. Le scénario reprend des archétypes de différents sous-genre du cinéma d’action hongkongais, sans pousser leur logique émotionnelle jusqu’au bout d’autres films emblématiques. Il y a des éléments d’heroic-bloodshed mais sans avoir installé une amitié aussi intense que celle des œuvres précédentes de John Woo. On trouve aussi des bribes de film de « flic infiltré » mais résultant d’une édulcoration du scénario (le personnage de Tony Leung Chiu-wai devant être bien plus sombre initialement) qui fait par intermittences vaciller la cohérence dramatique de l’ensemble. Les coutures certes grossières tiennent autour de la raison d’être de À toute épreuve, ses trois énormes morceaux de bravoure : la maison de thé en ouverture, la confrontation dans l’entrepôt et le monumental climax de l’hôpital.

Malgré ce scénario presque prétexte, on reste admiratif devant le talent de John Woo qui, en misant sur le charisme de ses acteurs, et par une mise en scène sensitive, parvient à nous impliquer dramatiquement. Les émotions contradictoires exprimées par le visage Tony Leung avant d’abattre son boss (et maintenir sa couverture) instaurent une intensité rare, plus tard le détail des roses blanches permet à Teresa (Teresa Mo) d’identifier son messager, l’impitoyable homme de main incarné par Philip Kwok est capturé dans toute sa férocité et humanité finale avec peu de mots de façon crédible. Chow Yun-fat transcende quant à lui le cliché du flic dur à cuire (souligné par le titre anglais Hard-Boiled) par un jeu plus nuancé qu’il n’y paraît, apportant une douceur inattendue au milieu du chaos (la berceuse chantée au bébé en plein gunfight). Même ceux caractérisés à plus gros traits comme le génial Anthony Wong en marchand d’armes sanguinaire sont tellement habités que tous les excès passent – même si Wong ne manquera pas de dire le plus grand mal de sa collaboration avec John Woo (plus préoccupé par l’action que la direction d’acteur) durant les années suivantes.

Néanmoins on retrouve thématiquement cette notion d’amitié, de culpabilité et de revers d’une même pièce à travers les personnages de Tequila (Chow Yun-fat) et Tony (Tony Leung Chiu-wai). Le jusqu’auboutisme de leur action les poussent à sacrifier malgré eux des collègues, ce qui provoque chez chacun une forme différente et complémentaire de culpabilité. Tony s’enferme dans une noirceur autodestructrice et sacrificielle en faisant un être réellement torturé, préparant le terrain au personnage plus complexe que Tony Leung Chiu-wai incarnera dans Infernal Affairs (2002). A l’inverse, les émotions semblent plus contenues et ne se manifestent que dans l’action casse-cou pour Tequila, extériorisant par le mouvement cette quête de rédemption. Ce n’est certes pas aussi fouillé que dans d’autres John Woo, mais bel et bien présent, contribuant à faire de À toute épreuve un film incarné et dépassant le statut de démo technique.

Les scènes d’action sont parmi les plus virtuoses de la carrière de John Woo. Le gunfight dans la maison de thé est une extension et perfection de ceux en lieux clos ouvrant Le Syndicat du crime et The Killer, par sa lente montée de tension puis son explosion. Il y a d’ailleurs un crescendo en termes d’environnement, d’assaillants et d’enjeux entre les trois scènes. La pyrotechnie extraordinaire entre cascades véhiculées, coups de feu et explosions dans l’entrepôt est un véritable ballet de chaos ne perdant jamais de vue sa dimension émotionnelle. La longue scène de l’hôpital est le moment le plus marqué « carte de visite ».

La découverte du repère du méchant lorgne sur James Bond, la prise d’otage, les civils menacés et l’urgence du siège armé paie son tribu à Piège de cristal (1988) tandis que la dextérité surhumaine des personnages avec un fusil à pompe et les dégâts infligés sont un clin d’œil à Terminator 2 (1991). John Woo est aussi à l’aise pour plonger caméra à l’épaule dans un déluge de verre brisé, que d’accompagner par des travellings véloces des duels armes au poing lorgnant plus que jamais vers le wu xia pian – le long mano à mano entre Tony Leung et Philip Kwok. Enfin, il pose les tables du jeu vidéo FPS (le premier opus de la saga Doom sort l’année suivante en 1993), le temps d’un sidérant plan-séquence accompagnant l’avancée déterminée de Tequila et Tony décimant à tour de bras la multitude d’adversaires surarmés.

En ces heures de pré-numérique, ce morceau de bravoure n’a rien perdu de sa puissance destructrice et emporte tout sur son passage. On préférera certes d’autres John Woo pour le supplément d’âme et d’émotion, mais difficile de bouder ce spectacle d’un maître en pleine possession de ses moyens.

Bonus du coffret collector HK Video :

Hong Kong Revisited épisode 1 (53min), une passionnante discussion entre plusieurs membres fondateurs du label HK Vidéo, Léonard Haddad, Christophe Gans, David Martinez et Julien Carbon. Ils échangent sur leur passion quasi obsessionnelle pour l’œuvre de John Woo et l’attente immense suscitée par À toute épreuve à l’époque. On ressent vraiment le rapport intime des comparses aux films de John Woo et l’impact personnel comme professionnel qu’ils eurent sur leurs vies. Cela n’empêche pas un regard critique sur ce film du départ à Hong Kong, pensé comme plus commercial. Ils en soulignent les menus défauts et expriment leur admiration sur cette manufacture de l’action destructrice où tout était conçu à même le plateau. Un échange vraiment captivant dont on a hâte d’avoir la suite sur les autres rééditions à venir.

À l’épreuve du temps (1h15) un documentaire rétrospectif repris de l’édition DVD faisant longuement intervenir John Woo et ses collaborateurs majeurs sur le film comme le producteur Terence Chang, le monteur David Wu, le cascadeur Philip Kwok. Ils reviennent sur la genèse du film, les atermoiements et nombreuses modifications du scénario (dont celui majeur sur l’identité de Tony Leung), la production mouvementée de ce que Woo pensait initialement comme un film d’action réaliste. Chacune des scènes phares y est ainsi narrées en détails avec de nombreuses anecdotes.

Une interview d’époque (11min) de Tony Leung qui raconte le relâchement voire la paresse que ses expériences avec Wong Kar-wai ont amené à son jeu. Il parle de la manière dont il se livre aux réalisateurs avec lesquels il travaille, sur sa personnalité, son passé, afin qu’ils exploitent au mieux ses informations dans leur manière de le diriger. Il explique ainsi ce que cette approche a pu amener dans sa collaboration avec John Woo et plus particulièrement À toute épreuve. Il revient avec amusement sur le chaos du tournage, le travail aux côtés de Chow Yun-fat.

Un montage alternatif (21min) de l’ouverture du film présenté par Christophe Gans, qui raconte en amont les circonstances de l’acquisition de cette bande promotionnelle. Il en explique les différences et vante les mérites du monteur David Wu.

Une interview (10min) du critique et (pas encore) réalisateur Nicolas Saada qui voit un John Woo pleinement conscient et confiant dans son style sur À toute épreuve. Il y livre le meilleur de ses travaux passés à Hong Kong et les prémices de ce qu’il fera à Hollywood. Saada admire l’approche de Woo qui y montre sa compréhension du cinéma classique, dont il revisite les codes au premier degré, en y insérant sa modernité. Il salue le pari de cinéma que constitue À toute épreuve, film fonctionnant sur 4 ou 5 grandes scènes, en toute liberté. Le décor démesuré et irréaliste de l’hôpital symbolise selon Saada l’étroitesse du cadre hongkongais désormais pour Woo, qui est prêt à embrasser les grands moyens hollywoodiens.

Une suite d’interview récentes de John Woo (41min), Anthony Wong (22min), Terence Chang (11min), le réalisateur Gordon Chan (10min), le compositeur Michael Gibbs (10min), l’universitaire Leon Hunt (18min), et de Lin Feng (12min), la biographe de Chow Yun-fat. Woo parle notamment du climat de criminalité et de danger dans le Hong Kong de l’époque, ainsi que du contexte politique violent qui ont influencé À toute épreuve. Anthony Wong aborde la manière dont il a voulu s’approprier le personnage, sortir des clichés du méchant classique et évoque sa relation avec John Woo et le reste de ses partenaires, assez froide tant le tournage était harassant. Il reconnaît l’adrénaline de tourner des scènes d’action d’ampleur et d’utiliser une arme à feu, et reconnaît l’influence de Chang Cheh dans l’approche de John Woo. Terence Chang parle de la place prépondérante des triades dans le milieu du cinéma et revient sur certaines de ses expériences périlleuses avec des gangsters, Gordon Chan parle de son rôle de « script-doctor » venu peaufiner le scénario et finissant par en redéfinir entièrement les grandes lignes. Leon Hunt analyse les origines et caractéristiques de l’heroic bloodshed. Lin Feng aborde le contexte social hongkongais en 1992, celui du cinéma local, ainsi que de la carrière de Chow Yun-fat. Elle aborde les caractéristiques du personnage de Chow Yun-fat et la manière dont ses rôles hollywoodiens ont noyé les nuances de ses héros hongkongais.

Une présentation (13min) du film par Grady Hendrix, journaliste et fondateur du Festival du film asiatique de New York. Un module pertinent mais n’évitant pas les redites après les autres bonus copieux.

13 minutes de scènes coupées et alternatives, la bande-annonce restaurée.

Justin Kwedi.

À toute épreuve de John Woo. Hong Kong. 1992. Disponible en coffret collector Blu-ray et 4K le 16/12/2025.